Portholes ~ John Taylor

.

ouvrir le hublot

ta main dans le vent
aussi sûre que n’importe quel œil
pour ce qui doit être vu

.

nulles pensées de la fin
sauf celle-ci

.

ayant laissé
tout

derrière

la source bleue

.

Peinture © Caroline François-Rubino

.

open the porthole

your hand in the wind
good as any eye
for what must be seen

.

no thoughts
of the end

except this

.

having left
everything

behind

the blue source
.

John Taylor, Hublots / Portholes – L’Œil ébloui, 2016 (édition bilingue)
Traduction Françoise Daviet
¨Peintures Caroline François-Rubino

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Alfredo de Palchi

de palchi

.

L’instrument qui érode l’existence
voilà le surplus qui me va bien
écrit au bas de la force —
n’oublie pas,
peut-être parviendrons-nous à la source
au morceau de terre où indiscret je serai
mon propre juge, aucun mur
aucune loi, tout ouvert,
portes fenêtres lit,
où nulle autre fange sur deux jambes
ne jugera.

Lo strumento che erode la vita
è il surplus che conviene a me
sottoscritto alla forza —
non dimenticare,
forse arriveremo all’origine
al pezzo di terra dove sarò l’indiscreto
giudice di me stesso, non muri

non leggi, tutto aperto,
porte finestre letto,
dove nessun altro fango su due gambe
giudicherà.

*

Parce que je blanchis l’existence
par le travail
et par le sou prêt à
solder chaque mois les factures de mes forfaits
étayer mes dettes dans la laideur permanente
et puis voir
presque sentir en moi que la beauté
est là et à l’entour du matin —
qu’elle continue ainsi qu’elle continue
pour que je reste debout face
à tant de gifles au visage.

È che imbianco l’esistenza
con il lavoro
            e con il soldo pronto
a saldare ogni mese le fatture dei misfatti
a puntellare i debiti con la bruttura costante
e poi vedere
quasi sentire che in me la bellezza
c’è e intorno al mattino —
che continui così continui
perché io stia in piedi davanti
a tante sberle di facce.

*

Alors pourquoi pleurer sur ce qui est
et n’a pas été
ou bien être dans l’illusion d’une vie qui n’est pas celle
qu’elle aurait dû être et qu’elle devrait
être / l’échec déjà
descend vers le nadir / pas de rattrapage
de redémarrage à zéro,
le résultat final était
au commencement.

— adopté par la laideur
et violence à présent
la colère de mon âge est comme habits
déchirés / essence
dans le moi lacéré.

Perchè allora rimpiangere quello che è
e non è stato
o illudermi di una vita che non è quella
che sarebbe dovuta e dovrebbe
essere / già il fallimento
scende al nadir / non c’è ricupero
un rincominciare daccapo,
il risultato finale era
all’inizio         
           — addottato dalla bruttura
e violenza ora
la collera della mia età è uno strappo
di vesti / è l’essenza
entro me lacerato.

.

Alfredo de Palchi, tratto da Costellazione anonima (1953 -1973)
in Paradigm, New and Selected Poems 1947-2009,  Édition bilingue italien- anglais,
conçue et présentée par John Taylor- Chelsea Editions, 2013

Traduction française des 3 poèmes cités © Valérie Brantôme, 2014

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Site de l’auteur (en italien)
Biographie (en anglais)

Le cauchemar de Jean ~ John Taylor

Christ of the Abyss

._

__ … et me prosterne à Ses pieds. « Retire cette dague d’entre Tes dents, m’écrié-je. Parle. » Mes ongles creusent dans la poussière poudreuse, ce qui me fait tousser. Puis, je m’agrippe  à Sa robe. Ma langue est sèche, couverte de croûtes ; ma gorge brûle. « Es-Tu mort ? Es-Tu simplement une statue ? » Pour toute réponse, Ses seuls pieds creux, de bronze. Dans Ses artères aucune pulsation, sous Sa peau aucun tressaillement musculaire.
___Vaines, mes suppliques.
___ J’ai besoin d’une main affectueuse sur mon épaule — cela suffirait peut-être. Ou ferait du moins passer le temps jusqu’à ce que je rassemble mon courage.  Du temps passe en effet, et quand je lance de nouveaux appels, avouant échecs et méfaits, Il retourne Sa main droite. Sept  étoiles  sont  tatouées sur  Sa paume. Quelle constellation dois-je y discerner ? Quelle initiation y voir ? « Donne-moi du Temps à défaut de me répondre à l’instant, L’imploré-je. »
___ Puis, tandis que j’essaie de prendre Sa main dans la mienne d’en étudier la géométrie mystique, Il la retire, en l’air lui fait décrire un cercle jusqu’à ce que les sept étoiles de Sa paume se transforment, dans le mouvement giratoire, en un heptagone parfait qui tourne sur son axe, brillant comme un chandelier devant la nuit noire insondable.
___  Je continue de Le questionner — sur les étoiles, sur la mécanique céleste, les chandeliers, les candélabres. S’agit-il pour nous de simples passe-temps, devant Son silence ?
___ Pour toute réponse, Il m’indique des bougies allumées sur une longue table étroite. Quelle révélation dois-je y voir, y contempler, me demandé-je, alors que, seul dans la lumière faible et vacillante, je reste assis  à déchiffrer une langue pour laquelle n’existent  aucun lexique,  aucune grammaire,  aucune pierre de Rosette, ni même quelques encoches dans une cire en train de fondre ? Serais-je prêt, s’il le faut, à affronter les vertigineux entrecroisements d’un palimpseste, avec ses oracles obscurs venus traverser des grands livres de comptes, des calendriers, des chroniques de bataille ? Prêt à sacrifier mes propres mots dans ma quête des Siens ?
___ Les flammes des bougies s’éteignent — un souffle soudain venu de Ses lèvres. La table lentement se soulève du sol poussiéreux, flotte — une lévitation improbable que j’accepte néanmoins. S’effacent tous ces accessoires et décors humains.
___ Au moment qui me semble être celui de la fin d’une première épreuve, je regarde Sa main droite — toujours maintenue au-dessus de moi — qui se referme sur les étoiles tatouées, les cachant, réduisant toute géométrie à une intuition, ou à un désir. Ce sera — je le crains — notre unique rencontre.
___ En effet, elle a pris fin. Il a disparu, la massive statue de bronze réduite à présent à un simple trait de couleur, un mirage, comme ces points noirs que l’on voit après avoir fixé le soleil.
___ Plus rien ne bouge. Plus rien d’autre n’existe

dans le vaste et ancien

désert qui s’étend devant moi — que l’éclat aveuglant de mes illusions.

___ À présent, plusieurs jours après ce cauchemar, l’idée

« d’écrire avec cette étendue à l’esprit.»

Apocalypse.

John Taylor, extrait de La Fontaine invisible, Tarasbuste, coll. Terre vaste, 2013
(Traduit de l’américain par Françoise Daviet)

Fragments ~Pierre-Albert Jourdan

ors dans la brume

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Il n’y a plus d’ombre. Une seule larme où tremble un monde.

Si peu de miel à cette heure que les ruches s’emplissent de cris absurdes.

Ai-je grandi ? Je suis seul sur cet équilibre de pierres d’où j’embrasse tout le décor. Mais qui a brossé tant de verdeur ? Je suis seul. Le peuplement du soleil envahit jusqu’à mon nom. J’ai grandi. Je suis heureux.

La lumière tisse son châle de frissons.

Le moment où l’esprit s’habille de stupeur. Moi, rendu aux traces, à l’arête de la pierre. Moment trop aiguisé pour que la parole en sorte indemne.

Ces tons de rose sur les façades lointaines, sur l’arête du mont, ces traces sur la neige, brindilles de pattes autour d’un peu de terre découverte, ces haies d’oiseaux sur la route, ouvrent une porte dans le froid et nous restons sur le seuil, incapables d’entrer, retranchés de ce monde où nous avions pris pied en conquérants. La distance soudain nous refoule à laquelle nous restons aveugles.

L’hiver nettoie, sa rudesse laisse mieux apparaître les constantes du paysage. Ce vertige éternel lisible dans le sommeil de la vigne.

Ceux qui n’oublient pas les incessantes mutilations infligées à cette terre rendent volontiers hommage à la cinglante nudité du ciel. Là-haut, le soleil tourne sa bague et attend d’inhumer les morts, leur monnaie liquéfiée dans la gorge. L’herbe bleue murmure une autre condition. Le chemin n’est pas fermé.

Nommer cette joie serait l’égarer.

Cette lumière n’est pas faite pour l’opulence, elle irait ainsi jusqu’à l’écœurement. Elle est faite pour la nudité.

Pierre-Albert Jourdan, extrait de Fragments (1961 – 1976)
The Straw Sandals : Selected Prose and Poetry,  Chelsea Editions, 2011
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La maison ocre

© Pierre Ricou – Les Gonelles en hiver

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There is no more shadow. A single teardrop in which a world trembles.

So little honey at this time of day when the beehives fill with absurd shouting.

Have I grown ? I am alone atop theses balanced rocks from which I gaze over all the scenery. But who has painted up all this vitality ? I am alone. The people of the sun invade everything in me, even my name. I  have grown. I am happy.

The light weaves its shawl of shivers.

A moment when the mind is draped in stupor. I am back looking for traces, at the top age of the rock. A moment too acute for words to come out unscathed.

These shades of pink on the fronts and sides of houses in the distance, and on the mountain ridge; these delicate tracks in the snow, twiggy feet around a little covered dirt; theses brid-filled hedges along the road — all these open into the cold and we remain on the threshold; incapable of crossing it, in retreat from a world in which we gad gained a foothold as conquerors. Suddenly the distance drives us back, pens us up inside four walls, establishes a happy medium to which we remain blind.

Winter cleans up. Its redeness better reveals the constant features of the landscape. An eternal vertigo legible in the slumber of the wineyard.

Those who do not forget the incessant mutilation inflected on this earth more willingly pay tribute to the scathing nudity of the sky. Up there the turns its ring on his finger and waits to bury the dead, their coins liquefied in their throats. The blue grass whispers another state of being. The path is not closed.

To give a name to this joy would be to mislay it.

This light is not made for opulence; it would otherwise end up making us sick. It is made for nudity.
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Pierre-Albert Jourdan, from Fragments
The Straw Sandals: Selected Prose and Poetry, Chelsea Editions, 2011
Translated by John Taylor

Le sang violet de l’améthyste ~ Louis Calaferte / John Taylor

(Extraits)

© Photo Alain Hamon

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À moi-même mystère.

Dans les rues du matin
sa joie sautillante, inaperçue des passants préoccupés.
Elle était l’éblouissement trouble de ce court fragment de liberté.

Poussière grise de la lumière de ce jour de pluie.

Le feu végète dans la cheminée.
La maison est un peu froide.
Il se pourrait que, dans ce cocon paralysé, nul d’entre nous n’existât réellement ; jamais n’eût existé.
En de tels jours d’enrobement narcotique, peut-être notre sensibilité est-elle conviée à imaginer celui des morts ?
C’est dimanche.

Venise — pétrifiée
fille du délaissement.
Elle était enfouie sous le duvet laiteux des fourrures, un immobile sourire dans les yeux.
Ruelles griffonnées où nous marchions seuls.
— Je me sens plus hautaine que la ville.
Premiers flocons d’une petite neige.

Qu’est-ce que comprendre ?
S’inverser.

Margelle de la nuit.

Avec ton clair visage, tes caressantes lèvres, ton pur regard, tes gestes gais de menteuse.

Mouvement sur le sol à peine perceptible, d’une apitoyante, émouvante lenteur ; maladresse dans une direction qui s’ignore, soudain se contrarie, se reprend, se reperd, s’obstine à se perdre, à se reprendre — sur le sol hostile, mouvement qui est imitation, parodie, essai ivre, toutefois persistant.
Infinitésimal signe de vie — qui lutte, obéit à sa pensée, à son vouloir, tente d’obtenir — quoi ? de vivre.
Un brusque déplacement, et c’est la mort.
Notre mort — qui est ce déplacement.

Louis Calaferte, Le Sang violet de l’améthyste, © Éditions Gallimard, 1998.

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From The Violet Blood of the Amethyst

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A mystery to myself.

In the morning streets
her bouncy joy, unnoticed by preoccupied passersby.
She was the suspicious dazzle of this short sequence of freedom.

Gray powdery light of this rainy day.

The fire barely burns in the fireplace.
The house is a little cold.
In this paralyzed cocoon, perhaps none of us really existed; never existed.
On such narcotic-coated days, is our sensibility perhaps summoned to imagine the day of the dead?
It’s Sunday.

Venice—petrified
daughter of neglect.
She was buried beneath the milky down of her furs, a motionless smile in her eyes.
Scribble-like alleyways where we walked alone.
—I feel haughtier than this town.
First flakes of a little snowfall.

What is understanding?
Inverting oneself.

Edge of the well that is night.

     With your luminous face, your caressing lips, the pure look in your eyes, your cheerful gestures of a liar.

Along the ground, a barely perceptible movement that is pitifully, touchingly slow; awkwardly heading in an unknown direction, then suddenly thwarted, correcting itself, losing its way again, stubbornly losing its way, correcting itself once again—on this hostile ground, movement that imitates, parodies, reels like a drunk, nonetheless persists.
Infinitesimal sign of life—struggling, obeying its mind, its will, attempting—what exactly? To live.
One abrupt move, and it’s dead.
Our death—which is that move.

Louis Calaferte

translated from the French by John Taylor, The Violet Blood of the Amethyst,
© Chelsea Editions, 2013.

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► À propos de John Taylor

► Un autre extrait de la traduction du Sang violet de l’améthyste paraîtra à l’automne 2012 dans le prochain Numéro de la revue The Black Herald.
► En ligne également sur plumepoetry