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À chaque pore une note,
au bout du voyage le chant.

Jean Senac, Troisième poème illiaque
[Œuvres poétiques, Actes Sud, 1999]

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Ô la douceur du bagne ~Jean Genet / Hélène Martin

 


 

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Ô la douceur du bagne impossible et lointain !
Ô le ciel de la Belle, ô la mer et les palmes,
Les matins transparents, les soirs fous, les nuits calmes
Ô les cheveux tondus et les Peaux-de-Satin.

Rêvons ensemble, Amour, à quelque dur amant,
Grand comme l’Univers mais le corps tâché d’ombres.
Il nous bouclera nu dans ces auberges sombres,
Entres ses cuisses d’or, sur son ventre fumant,

Un mac éblouissant taillé dans un archange
Bandant sur les bouquets d’œillets et de jasmins
Que porteront tremblants tes lumineuses mains
Sur son auguste flanc que ton baiser dérange.

Voler, voler ton ciel éclaboussé de sang
Et faire un seul chef-d’œuvre avec les morts cueillis
Çà et là dans les prés, les haies, morts éblouies
De préparer sa mort, son ciel adolescent…

Les matins solennels, le rhum, la cigarette…
Les ombres du tabac, du bagne et des marins
Visitent ma cellule où me roule et m’étreint
Le spectre d’un tueur à la lourde braguette.

Ô la douceur du bagne…

 

Hélène Martin, La Douceur du Bagne, Chanson / roman
EPM – Le Castor Astral, 2000

Tête en bas ~Étienne Faure

 

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Le fleurissement noir des corbeaux en gerbe
au-dessus des labours annonce
le retour des famines et des guerres
dans les tableaux enneigés de fusain
presque en cendre, au soir consumés,
cadavres de chevaux et d’humains tombés
à la bataille, se disant, gisant, je suis gisant
noir figé, yeux grands ouverts,
pas de circulation,
le reste fut rincé d’un sabre d’eau claire,
j’existais voilà peu, la mort me prit au bord du ruisseau
il n’y a pas deux heures, deux cents ans, cela
alla si vite — quel foin dans le crâne,
vois comment le sol te reçoit,
ton corps, ta tête pleine de foin,
les vertèbres tournées vers les viscères,
et comment la main parfois recueille le front
avant la chute, tout cela
en peinture.

 

noir figé

 

Étienne Faure, extrait de Tête en bas [Gallimard nrf, 2018]

 

 

Toi, parti.

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En hommage à Julien Bosc, à l’ami, au lien rare et pur qui fut le nôtre,

ces mots de Lionel Bourg, leur si juste résonance.

 

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Or ce temps cependant lapidé de soleil, et cette certitude : la souffrance — cette mer
perdue dans l’obscène remous de la mort,
des larmes qui douces atrocement coulèrent du regard.

*

Ainsi ne plus parler mais dire la pauvreté d’un seul mot douloureux, d’une seule douleur
d’où renaîtront quelques mots, toujours plus rares — caresser ce qui devient, ce qui lui-même nous caresse.

*

Ou, en ce silence, n’être que le crépitement des lèvres qui se ferment.

*

Là, par l’immobilité où l’on voudrait dormir, exclue de sa propre lumière, là où le noir est l’incandescence du blanc.

*

[…]

*

Cendres. La nuit soudain poignante d’un visage. L’heure où tant de pureté paraît brûler, et cette pluie parfois, cette pluie d’un feuillage douloureux dans la poussière.

Lionel Bourg, L’étroite blessure du silence [ Éditions Jacques Bremond, 1988]

Le verbe des années ~ Antoine Choplin

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C’est un crâne


et des mâchoires ogresses
mordant
aux quais du bassin

un ventre d’ombre
où bat le chant
des suintements
et des éclats étranges

siffle encore
par ici
l’haleine des temps rudes
qui aimante
et
fait hâter le pas

au fond
les eaux ouvertes
immobiles
luisent
comme des langues grasses
qui n’en auraient pas fini avec les aveux

Sur les sols tendres
et silencieux
repris par les morts-bois

s’élève la multitude famélique

des araignées géantes
figées
par le flambant-neuf des sortilèges

on a lutté ici
on s’est serré les coudes

mais la mémoire
déjà
s’envole

et les bassins d’eau rouille
les allées noires
les brèches
racontent d’autres histoires

aux enfants
surgis

venus ensemble frotter leurs rêves
à l’inclémence des temps écoulés

cherchant
depuis les hauteurs fracturées
à porter ailleurs le regard
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Antoine Choplin,  Les cargos glissent à l’horizon des rues
Éditions Cénomane, 2012
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