Éloges ~ Saint-John Perse


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XVI

… Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés
__à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur
__et les îles, disant : la journée sera belle si l’on en juge par cette aube.

__Aussitôt c’est le jour ! et la tôle des toits s’allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise,
et le ciel à la verve, et le Conteur s’élance dans la veille !

__La mer, entre les îles, est rose de luxure ; son plaisir est matière à débattre, on l’a eu pour un lot
de bracelets de cuivre !
__Des enfants courent aux rivages!… un million d’enfants portant leurs cils comme des ombelles… et le nageur
__a une jambe en eau tiède mais l’autre pèse dans un courant frais ; et les gomphrènes, les ramies,
__l’acalyphe à fleurs vertes et ses piléas cespiteuses qui sont la barbe des vieux murs
__s’affolent sur les toits, au rebord des gouttières,

__car un vent, le plus frais de l’année, se lève, aux bassins d’îles qui bleuissent,
__et déferlant jusqu’à ces cayes plates, nos maisons, coule au sein du vieillard
__par le havre de toile jusqu’au lieu plein de crin entre les deux mamelles.
__Et la journée est entamée, le monde
__n’est pas si vieux que soudain il n’ait ri…

__C’est alors que l’odeur du café remonte l’escalier.

Saint-John Perse, Éloges (XVI)Poésie/Gallimard, 2009

Hatôuara ~ Blaise Cendrars

Photo @ Neil Craver

Photo @ Neil Craver

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Elle ne connaît pas les modes européennes
Crépus et d’un noir bleuâtre ses cheveux sont relevés à la japonaise et retenus pas des épingles en corail
Elle est nue sous son kimono de soie
Nue jusqu’aux coudes
Lèvres fortes
Yeux langoureux
Nez droit
Teint couleur de cuivre clair
Seins menus
Hanches opulentes
Il y a en elle une vivacité une franchise des mouvements et des gestes
Un jeune regard d’animal charmant
Sa science : la grammaire de la démarche
Elle nage comme on écrit un roman de 400 pages
Infatigable
Hautaine
Aisée
Belle prose soutenue
Elle capture de tout petits poissons qu’elle met dans le creux de sa bouche
Puis elle plonge hardiment
Elle file entre les coraux et les varechs polycolores
Pour reparaître bientôt à la surface
Souriante
Tenant à la main deux grosses dorades au ventre d’argent
Toute fière d’une robe de soie bleue toute neuve de ses babouches brodées d’or d’un joli collier de corail qu’on vient de lui donner le matin même
Elle m’apporte un panier de crabes épineux et fantasques et de ces grosses crevettes des mers tropicales que l’on appelle des «caraques» et qui sont longues comme la main.

Blaise Cendrars

Îles, Documentaires, Du monde entier au coeur du monde – Poésies complètes – nrf  Poésie/Gallimard,

Pierre d’Aran ~ Dominique Sorrente

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Ce qui nous dresse et nous prend les mains,
un paysage, souvent le même,
se détournant de la journée à peine finie.
Il vient vers nous,
illuminé,
comme si déjà nous l’avions aperçu.

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Pirogue sur les têtes anciennes.
Noire et noire dans les sables.

Le primitif s’est uni aux marcheurs
sur l’autre bord
où plus aucun îlien ne va.
Laissant les traces figurantes,
attendant l’éclaircie.

Posé devant les yeux, le doigt
d’un signe plombe la mer
au-dessus des milliers d’années de chaos.

*

Les habitants se sont assis en cercle
pour raconter l’histoire de leurs animaux.
Ceux-là ne séparent plus le ciel
et ne séparent plus la terre.
De mémoire, ils perpétuent des usages
dont la valeur s’est éloignée.

Il y a un grand châle au milieu des hommes.

Dominique Sorrente, Pierre d’Aran (extrait), La combe obscure,
Cheyne éditeur, 1985

Aimé Césaire ~ Cahier d’un retour au pays natal

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Au bout du petit matin …
Va-t-en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t-en mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournai vers des paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d’une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d’une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j’entendais monter de l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d’un sacré soleil vénérien.

Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées.

Au bout du petit matin, l’extrême, trompeuse désolée eschare sur la blessure des eaux ; les martyrs qui ne témoignent pas ; les fleurs du sang qui se fanent et s’éparpillent dans le vent inutile comme des cries de perroquets babillards ; une vieille vie menteusement souriante, ses lèvres ouvertes d’angoisses désaffectées ; une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement ; un vieux silence crevant de pustules tièdes,
l’affreuse inanité de notre raison d’être.

Au bout du petit matin, sur cette plus fragile épaisseur de terre que dépasse de façon humiliante son grandiose avenir — les volcans éclateront, l’eau nue emportera les taches mûres de soleil et il ne restera plus qu’un bouillonnement tiède picoré d’oiseaux marins —  la plage de songes et l’insensé réveil.

Au bout du petit matin, cette ville plate  étalée, trébuchée de son bon sens, inerte, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante, indocile à son sort, muette, contrariée de toutes façons, incapable de croître selon le suc de cette terre, embarrassée, rognée, réduite, en rupture de faune et de flore.

Au bout du petit matin, cette ville plate  étalée …

Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette.

Dans cette ville inerte, cette étrange foule qui ne s’entasse pas, ne se mêle pas : habile à découvrir le point de désencastration, de fuite, d’esquive. Cette foule qui ne sait pas faire foule, cette foule, on s’en rend compte, si parfaitement seule sous ce soleil, à la façon dont une femme, toute on eût cru à sa cadence lyrique, interpelle brusquement une pluie hypothétique et lui intime l’ordre de ne pas tomber ; ou à un signe rapide de croix sans mobile visible ; ou à l’animalité subitement grave d’une paysanne, urinant debout, les jambes écartées, roides.

Dans cette ville inerte, cette foule désolée sous le soleil, ne participant à rien de ce qui s’exprime, s’affirme, se libère au grand jour de cette terre sienne. Ni à l’impératrice Joséphine des Français rêvant très haut au-dessus de la négraille. Ni au libérateur figé dans sa libération de pierre blanchie. Ni au conquistador. Ni à ce mépris, ni à cette liberté, ni à cette audace.

Au bout du petit matin, cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravins, de peurs juchées dans les arbres, de peurs creusées dans le sol, de peurs en dérive dans le ciel, de peurs amoncelées et ses fumerolles d’angoisse.

Au bout du petit matin, le morne oublié, oublieux de sauter.

Au bout de petit matin, le morne au sabot inquiet et docile — son sang impaludé met en déroute le soleil de ses pouls surchauffés.

Au bout du petit matin, l’incendie contenu du morne, comme un sanglot que l’on a bâillonné au bord de son éclatement sanguinaire, en quête d’une ignition qui se dérobe et se méconnaît.

Au bout du petit matin, le morne accroupi devant la boulimie aux aguets de foudres et de moulins, lentement vomissant ses fatigues d’hommes, le morne seul et son sang répandu, le morne et ses pansements d’ombre, le morne et ses rigoles de peur, le morne et ses grandes mains de vent.

Au bout du petit matin, le morne famélique et nul ne sait mieux que ce morne bâtard pourquoi le suicidé s’est étouffé avec complicité de son hypoglosse en retournant sa langue pour l’avaler ; pourquoi une  femme semble faire la planche à la rivière Capot (son corps lumineusement obscure s’organise docilement au commandement du nombril) mais elle n’est qu’un paquet d’eau sonore.

Aimé Césaire, extrait de Cahier d’un retour au pays natal, Présence Africaine, coll. Poésie, 1956

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► Aimé Césaire, éléments biographiques
► Cahier d’un retour au pays natal : texte intégral