Fuego

clique-moi

  ♫ ♪ clique-moi ♪♫

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« Les cuisses de Junon font un bruit mou
qui réjouit mieux que le bruit du tambour,

Nous n’aurons pas d’autre instrument
en ce lent jour
Et vous n’aurez d’autres musiques
que celles et que celui-là. »

André Pieyre de Mandiargues, Astyanax

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Ces étranges voyages en terre Mandiargues

Création Les petites demoiselles

Création Sarah Shantti – Les petites demoiselles

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ANANDRINE OU L’EMPOURPREUSE

Pour Hans Bellmer

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Tel manteau de gala — chinchilla, zibeline — jeté aux rats d’un grenier mais pour étouffer le pas des orfraies qui marchent la nuit ainsi que des hommes, quand on n’entendit plus rien et que la dame envoya le reprendre, on le trouva percé de plus de cent coups de becs ; et puis, dans un coin de rouille et d’ail sec, sur un lit de plus de cent menues langues de fourrure, on trouva ce petit être féminin qui nous est apparu, souvent, dans les dessins et les photographies de Hans Bellmer.

Il fallait d’abord cet abandon du poil et de la soie les plus précieux aux plus pauvres détritus ; puis, le hibou(quoique son rôle, en la rencontre, ne soit pas bien éclairci) ; il fallait du bois, du plâtre et des souricières, tout ce décombre poussiéreux, premier abri d’une garce que nous avons beaucoup aimée.

Parfois elle est chauve et parfois chevelue. Parfois elle ouvre des yeux très blancs où saluent de belles tziganes fascinées ; vainement, d’autres fois, avons-nous cherché ses yeux dans un duvet de taupe ; une fois nous n’en trouvâmes qu’un : petit, dur et crustacé.

Elle exhale un parfum de frêne au soleil qui ameute à dix lieues l’essaim des cantharides. Sous un bourdonnement vert, alors, elle descend aux caves meublées, court les passages urbains, et devant le miroir d’une balance mécanique nous l’avons prise à retrousser très haut par-dessus sa cuisse maigre et son mollet gras un jupon de coton rouge ponctué de mouches roses.

Le jour l’éteint si la nuit l’allume. Certains, pourtant, que je connais, plutôt que de l’affronter dans son feu préféraient s’amuser d’elle au temps de sa pâleur et de son diurne épuisement. Ils finirent médecins de couvent, par désespoir d’oublier jamais ce goût de rognure d’ongle et de lèvre gercée.

À l’envers sur un escabeau rompu, sous une lanterne d’écurie, ses pieds jonglaient avec ses seins : ses seins parfaits, ses seins polis, ses seins ballons, sonores, ses seins beaux comme des boules de buis. Les poulains, autour d’elle, léchaient le sel des murs.

Sa tête a roulé sur le bord de la rivière. S’y pose une libellule cuivre. Ses mains ramassent de l’argile humide et vont avec lenteur entre son ventre et sa poitrine, par un souci d’être honnête, car elle affirme à tout venant qu’on n’est jamais si lisse qu’on ne le puisse devenir davantage et que l’on ne saurait se caresser trop.

Quand elle rencontra la folle des faubourgs coiffés aux enfants meurtris, les cheveux bleus de haine, elle se dévissa. C’était, me dit-elle, non loin d’une grande roue. La folle, qui n’avait jamais vu tant, pour la première fois de sa vie, se mit à tournoyer en battant des avant-bras et en gloussant comme une femme de l’espèce occidentale. On la crut guérie, si plus tard elle devait retomber dans un furieux égarement.

Elle s’ouvre volontiers, et se referme, et s’ouvre de nouveau, pour l’éducation des collégiens. Les surveillants, qui la recherchent, du temps que j’étais au Lycée Carnot la nommaient Anandrine ou l’empourpreuse.

La terre et l’eau, le soleil et le vent, se sont unis pour tisser le vêtement qui sied à sa jeune misère. La poussière d’usine lui fait un maillot de satin. C’est à la vertu du cambouis qu’elle dut de resplendir au-dessus de toutes les reines de ceinture, et d’être, toute seule, la Gloire de Clignancourt.

Ai-je tant vieilli, qu’elle n’entre plus jamais chez moi ? Elle ouvrait la porte, dans mes années heureuses, et sans que j’eusse rien à dire tout de suite elle se mettait en pièces. Toujours traînaient ses bras ou l’une de ses jambes, sous mes souliers ferrés, ses yeux un peu partout, sa bouche auprès de l’encrier et je griffonnais des cœurs au coin des lèvres, son ventre entre mes draps qu’il faisait haleter, une épaule pelote à épingles sur le marbre de la commode, des fragments de ses doigts pêle-mêle avec le sucre, et le chat guettait ses seins pour leur donner sous les meubles et du haut en bas de l’escalier une chasse dont j’ai le tonnerre encore dans les oreilles. Peut-être n’est-ce que le chat qui a vieilli. Je ne sais. Le certain est qu’elle ne vient plus.

La dernière fois que je la vis, ce fut en costume de Guadeloupienne, au bal de la rue Blomet. Hans Bellmer, qui était là aussi, je crains qu’il ne l’ait pas reconnue, trop occupé à ses doudous. Elle appuya sur moi le regard, puis en signe d’intelligence elle fit faire à sa tête deux tours complets et rapides, comme à un tire-bouchon grotesque. La danse et le rhum allaient si fort que nul n’y remarqua quoi que ce fût de singulier.

André Pieyre de Mandiargues, extrait de Astyanax (Gallimard, 1964)

André Pieyre de Mandiargues ~ Madeline aux vipères

Partage de page avec Terres de Femmes, d’Angèle Paoli

 

Madeline, Madeline,
Pourquoi vos lèvres à mon cou, ah pourquoi
Vos lèvres entre les coups de hache du roi !

Jean Moréas

À Bernard Noël

12 août de cet été-là, dès les premières heures du matin, sur la route d’Abbeville, le puissant vent d’est s’est déchaîné, il souffle avec plus de violence que depuis des mois il n’en avait montré, il bat les cimes des peupliers, il les courbe, et son sifflement est tel que l’on n’entend presque plus les appels d’avertisseurs des camions et des voitures. Avec peine, le jeune Marc Églé arrive à maintenir sur une droite approximative son vélo que les rafales obliques freinent comme s’il montait une côte et poussent vers l’autre côté de la chaussée, large pourtant. Une branche arrachée, avec ses rameaux feuillus, devant lui tombe. Il fait un écart et la contourne, heureux que nul véhicule n’ait surgi ; puis il se remet au dur travail des pédales, debout plus souvent qu’assis, en se dandinant, comme il a vu, au cinéma, que font les coureurs dans les cols.
A-t-il fermé jusqu’à son cou le blouson brun qu’il porte sur un pantalon de treillis, ce n’est pas tant pour se défendre contre le vent que pour protéger une précieuse rose qu’il a cueillie quand elle venait de s’ouvrir, dans le jardin du chalet, sur le rosier préféré de sa bien-aimée sœur Madeline, et qui restera serrée sur son cœur dans la poche intérieure du vêtement jusqu’à ce qu’il ait atteint le but de son pèlerinage. Du temps de Madeline, un an plus tôt encore, alors qu’il avait eu quatorze ans en juillet, il ne portait que des culottes courtes. Depuis longtemps Madeline bien-aimée se moquait de lui en lui disant qu’il n’était plus un enfant et qu’il cachât ses genoux nus, qui lui donnaient l’air d’être un élève, que l’on va fouetter, dans une école anglaise. Mais ce n’est qu’après la disparition de sa sœur que leur vieille bonne, Hermione Cassis, avait consenti à prendre sur ce que pour l’entretien de la jeune fille et du garçon lui allouait leur père, Daniel Églé, la somme nécessaire à l’achat du pantalon dans lequel avec effort il pédale en ce jour, anniversaire du jour de l’an dernier où Madeline s’est donné la mort. Sous un ciel sans nuages, dans un air calme et chaud, après lui avoir baisé longuement la bouche mais sans lui avoir dit un mot, elle avait enfourché son vélomoteur et s’était enfuie comme si elle courait à l’un de ces rendez-vous avec des gars qu’elle ne cachait pas qu’elle voyait et elle n’était revenue ni pour déjeuner ni plus tard. Ce n’avait été qu’au soir du 13 août que l’on avait appris que son corps mêlé aux débris du vélomoteur, avait été trouvé par des pêcheuses de moules sur les rochers de la plage, au bas de la falaise de Biville, d’où elle s’était jetée au moment de la marée haute. D’après les gendarmes, elle aurait quitté un chemin vicinal, roulé sur un sentier entre deux champs, puis sur l’herbe rase de la falaise, sans la moindre pause avant le grand saut. Pourquoi ? L’enquête n’en avait élucidé rien. Le monde n’était-il pas un peu bouleversé ? Marc Eglé avait gardé le secret des noms des deux gars que Madeline fréquentait principalement et dont elle se plaisait à lui raconter comment ils usaient d’elle, Dieudonné Corbeuf et Matthieu Langôt, deux noms qu’elle avait enfoncés en lui comme les clous de sa croix.

André Pieyre de Mandiargues, Madeline aux vipères, in Le Deuil des roses, Éditions Gallimard, Collection blanche,
1983, pp. 143-144-145.