Devise pour saluer le passage en 14

.
Petra inimicis, cor amicis, hostibus ensis.
Haec tria si fueris, Petracorsensis eris.
.

portail église Besse 24

Église de Besse, Dordogne

.

Périgueux. Ces deux phrases sont inscrites sur le portail d’une  église de la ville (j’ignore laquelle). Latin bien approximatif, nul doute, pourtant ô combien authentique dans l’esprit pour saluer le tempérament périgordin. Que 2014 vous soit année franche et claire comme ces paroles.

Pierre pour les indifférents, cœur pour tes amis, épée pour tes ennemis
Si tu es tout cela, tu es Périgordin

Notes du bout du monde

.

Murmures indistincts dans la forêt.
Marcher dans l’alternance des cavées de terre humide sous la futaie de hêtres.
Colosses dans leur souveraineté penchée, n fois centenaires.

Un feutre de lumière s’amortit paresseux entre chaque ogive feuillue dégouttant son reste de pluie.

Humilité.

Ne déranger ni ces harmonies de branches où l’oiseau piaule en mesure, ni l’irrévélé d’un monde sous humus que l’on tempête malgré je à chaque craquement de bois mort sous la semelle.

Et gravir, gravir encore. Viennent alors, dans le prolongement mûri de la course, d’âpres escarpements sous un ciel corrompu. Un pur silence de verdure où l’heure fait motus, l’infréquenté d’un temps lavé de tout bruit humain, où l’affût aérien de la buse fend brusquement l’air à l’aigu, ramenant la pensée jointe au corps dans l’ascension. Plus tard enfin, le souffle de crête : le pied au pas cassé sur le caillou tire sa victoire, quand bien même l’horizon vous refuse ses droits.

Il y a un axe écrit vers le haut-lieu du ciel, une avalanche de mots prisonniers qui n’ont pas encore voix ; reste dans la poche le carnet, à son blanc virginal. Pourquoi n’est-ce pas maintenant l’heure de traduire l’effort conjugué du muscle et de la volonté, le vif, et cette paix de frisson que la nue du sommet vient oindre à la peau ? C’est jour de silence, vivre est passage obligé qui ne jouxte qu’au lointain la venue de parole.

Temps d’assise.

La pierre, celle-là même tant aimée que l’on ramasse en tout lieu, elle est là qui perdure au-dedans comme au-dehors dans l’accident des chemins. Rocher, caillou, schiste laminé de gris, tranquille présence minérale qui ne semble jamais divorcer ici d’une herbe partout accrochée.

La vie est une fugitive. Je la regarde se glisser à l’à-pic des cascades, dévaler en eaux vives son bout de versant jusqu’au refuge de la vallée, femme merveille qui hante des lits torrentiels.

VB

Nativité cinquante et quelques ~ Lionel-Édouard Martin

.

.

____« Cette certitude qu’ils vont venir. Pas qu’ils viendront, qu’ils vont venir. Ce soir, même, et pas un autre soir. Ce sont des choses qui s’éprouvent, personne ne pourrait les expliquer. Dès ce matin je l’ai su. Mon petit doigt ; l’intuition, comme ils disent. On le sent dans son corps mais il faut avoir le corps fait pour : un corps qui sent, qui ressent ; le corps qu’on m’a donné, qui est poreux. Il absorbe — une éponge. Je l’entends certaines fois prendre sa goulée comme un qui mange sa soupe en aspirant. C’est ça ma vieille couenne : elle mange le monde en aspirant ce qui l’entoure. Et celui qui mange comme un glouton il se bourre d’air au point d’en être enflé comme la vache pleine d’herbe humide et l’estomac lui fait mal tant qu’il n’a pas roté. Moi c’est pareil, je me gonfle du malheur des hommes — mon air, mon herbe humide : le malheur des hommes. Après je boite, j’ai de la douleur partout. Des cannes pour aller droit ; pour marcher, même, pour simplement marcher.
____Après ils me disent : Mais prends donc mon mal que j’en ai plein le corps. Mais enlève-moi cette saloperie, c’est rien pour toi, tu poses les mains dessus, hop ça s’en va, tu me l’arraches comme on arrache un clou. Pour partir, ça part, oui. Mais un oiseau qui s’envole d’un arbre, où va-t-il sinon dans un autre arbre ? Alors leur mal, il va brancher ailleurs comme une pintade qu’on dérange et qui criaille et au final c’est moi le nouvel arbre où le mal va fienter, me griffer le liège, faire de son corps une espèce de tumeur sur mon écorce comme ont les ormes, les chênes, les peupliers. La loupe, comme on dit — mais c’est moi qu’elle prend, qu’elle grossit de douleurs, moi l’homme-orme, l’homme-chêne, l’homme-peuplier ; qu’elle prend tant et si bien que mon corps, mangé par les bouffioles, qu’il se bouge tout de guingois : on œil en déséquilibre, une boule opaque, gluante, de gui…»

Lionel-Édouard Martin, extrait de Nativité cinquante et quelques,
Editions Le Vampire Actif, coll. Les Séditions, 2013, pp 97-98

Giuseppe Ungaretti ~ Ô nuit (nouveaux commencements)

William Turner, La paix

William Turner, La paix

.
.

Par l’ample assoiffement de l’aube
Mâture dévoilée.
Douloureux éveils.
Feuilles mes soeurs les feuilles
me lamentant je vous entends.
Automnes,
douceurs moribondes.
Ô jeunesse,
l’heure est à peine échue de la séparation.
Hauts ciels de la jeunesse,
libre élan.

Et me voici déjà désert.
Perdu dans cette courbe de la mélancolie.
Mais la nuit disperse les distances.
Silences d’océans,
nids d’étoiles de l’illusion,
ô nuit.

Giuseppe Ungaretti, Sentiments du temps (1919-1935)
in Vie d’un homme, Poésie 1914-1970 (Editions de Minuit-Gallimard/Poésie, 2000)
Trad. Ph. Jaccottet, PJ Jouve et J. Lescure