Un balcon en forêt

 

Un sentiment bizarre l’envahissait chaque fois qu’il allumait sa cigarette dans ce sous-bois perdu : il lui semblait qu’il larguait ses attaches ; il entrait dans un monde racheté, lavé de l’homme, collé à son ciel d’étoiles de ce même soulèvement pâmé qu’ont les océans vides. « Il n’y a que moi au monde », se disait-il avec une allégresse qui l’emportait.

Julien Gracq, Un balcon en forêt

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Détour 

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Le couvent de Pantocrator ~Julien Gracq

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Le couvent de Pantocrator sous les belles feuilles de ses platanes luit comme une femme qui se concentre avant de jouir. Le difficile est d’en tenter l’escalade et cependant ces chambres serpentant comme des méandres, ces toits où ruisselle l’huile du soleil, ces toits vernis, ces toits de beurre, ce labyrinthe de figuiers et de flaques de lumière à la point d’un précipice vertical, c’est cela seul qui m’attire et c’est là que s’orientent les voiles de cette tartane sur cette mer plate comme un bruit de ressac. Écoute la balancelle du vent sur les faîtages, du vent lent comme les vagues —  puis c’est la pluie douce sur les carreaux treillissés de plomb, la pluie argentine, la pluie domestique  entre les claires étagères à vaisselle et la niche familière du chien, c’est le couvent sur lequel tournent les heures, la grisaille des heures, la cloche des passe-temps, sur lequel les soleils tournent, et sur lequel la mer festonne ses vagues, la langue tirée, avec l’application d’une brodeuse, d’une Pénélope rassise et tranquille., d’une empoisonneuse de village entre ses fioles accueillantes et le pain qu’elle coupe à la maisonnée —  le pain qui soutient et qui délasse  — le pain qui nourrit.

Julien Gracq, Liberté grande, Corti, 1945.