Louis Calaferte ~ Noces funèbres

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Tout devenait danger dans d’oppressants silences
Autour de toi régnaient de fatales présences
Invisibles mais qui soudain faisaient trembler
Tes mains aux ongles longs d’un mal échevelé

Trop de mystère
Autour de toi
Et trop d’effroi

Ce fut durant ce temps la saison des énigmes
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[…]
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Toutes les étendues et tous les univers
Les herbages roussis les troupeaux nonchalants
Le silence qui fait un mensonge à l’envers
_____Les femmes noires en prière
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Les fleuves au repos qui furent turbulents
Ce qu’on lit au-delà des visages pervers
L’âge délibéré des rires insolents
_____Une présence familière
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Les corsets de l’été le ciel à découvert
Les soleils éclatés d’un bijou scintillant
La rose de juillet qui se meurt au revers
_____Les forêts brunes dentellières
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Les épis alourdis de leurs grains opulents
Les sabres du matin par le volet ouvert
L’existence sans bruit d’un être vigilant
_____La main qui ferme les paupières
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Je ne dis pas ton nom comprenne qui pourra
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Louis Calaferte, Noces funèbres
Éditions Tarabuste, 1997

 

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Le sang violet de l’améthyste ~ Louis Calaferte / John Taylor

(Extraits)

© Photo Alain Hamon

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À moi-même mystère.

Dans les rues du matin
sa joie sautillante, inaperçue des passants préoccupés.
Elle était l’éblouissement trouble de ce court fragment de liberté.

Poussière grise de la lumière de ce jour de pluie.

Le feu végète dans la cheminée.
La maison est un peu froide.
Il se pourrait que, dans ce cocon paralysé, nul d’entre nous n’existât réellement ; jamais n’eût existé.
En de tels jours d’enrobement narcotique, peut-être notre sensibilité est-elle conviée à imaginer celui des morts ?
C’est dimanche.

Venise — pétrifiée
fille du délaissement.
Elle était enfouie sous le duvet laiteux des fourrures, un immobile sourire dans les yeux.
Ruelles griffonnées où nous marchions seuls.
— Je me sens plus hautaine que la ville.
Premiers flocons d’une petite neige.

Qu’est-ce que comprendre ?
S’inverser.

Margelle de la nuit.

Avec ton clair visage, tes caressantes lèvres, ton pur regard, tes gestes gais de menteuse.

Mouvement sur le sol à peine perceptible, d’une apitoyante, émouvante lenteur ; maladresse dans une direction qui s’ignore, soudain se contrarie, se reprend, se reperd, s’obstine à se perdre, à se reprendre — sur le sol hostile, mouvement qui est imitation, parodie, essai ivre, toutefois persistant.
Infinitésimal signe de vie — qui lutte, obéit à sa pensée, à son vouloir, tente d’obtenir — quoi ? de vivre.
Un brusque déplacement, et c’est la mort.
Notre mort — qui est ce déplacement.

Louis Calaferte, Le Sang violet de l’améthyste, © Éditions Gallimard, 1998.

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From The Violet Blood of the Amethyst

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A mystery to myself.

In the morning streets
her bouncy joy, unnoticed by preoccupied passersby.
She was the suspicious dazzle of this short sequence of freedom.

Gray powdery light of this rainy day.

The fire barely burns in the fireplace.
The house is a little cold.
In this paralyzed cocoon, perhaps none of us really existed; never existed.
On such narcotic-coated days, is our sensibility perhaps summoned to imagine the day of the dead?
It’s Sunday.

Venice—petrified
daughter of neglect.
She was buried beneath the milky down of her furs, a motionless smile in her eyes.
Scribble-like alleyways where we walked alone.
—I feel haughtier than this town.
First flakes of a little snowfall.

What is understanding?
Inverting oneself.

Edge of the well that is night.

     With your luminous face, your caressing lips, the pure look in your eyes, your cheerful gestures of a liar.

Along the ground, a barely perceptible movement that is pitifully, touchingly slow; awkwardly heading in an unknown direction, then suddenly thwarted, correcting itself, losing its way again, stubbornly losing its way, correcting itself once again—on this hostile ground, movement that imitates, parodies, reels like a drunk, nonetheless persists.
Infinitesimal sign of life—struggling, obeying its mind, its will, attempting—what exactly? To live.
One abrupt move, and it’s dead.
Our death—which is that move.

Louis Calaferte

translated from the French by John Taylor, The Violet Blood of the Amethyst,
© Chelsea Editions, 2013.

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► À propos de John Taylor

► Un autre extrait de la traduction du Sang violet de l’améthyste paraîtra à l’automne 2012 dans le prochain Numéro de la revue The Black Herald.
► En ligne également sur plumepoetry

Îles ~Louis Calaferte

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Îles !
aux escaliers de vos océans nègres qui braconnent le jade
la galène et le gypse
l’orpiment des parfums
toutes les vélissures
les amandes
les miels
caracoulant au creux de leur paume d’émail
Il se noue des pâleurs il se meurt des palombes
sous ces ventres arqués de sonnailles charnelles en lentes
chapes bleues flagellées de plumages dont on ne verrait rien
que l’écho
l’épée
que la tonsure
une luisance vierge
Il se foule des vins il s’aiguise des dagues
vives comme l’orvet qui givrent et qui meurent d’un même
accouplement
des bronzes
des aciers
des nudités femelles
des nuques en sanglots
des guimpes
des griffures
un désordre de foule alertée par l’oracle assassine les siens
dans l’effroi de l’exode
des verreries despotes
des lacets
des guipures
des races d’organdi
syncopes
des rosaces comètes lissent leurs chevelures de cendre
chamoisée qu’une écume jalouse écartèle en copeaux caparaçonnés d’or
multitude d’archanges et d’yeux au récit du miroir que d’autres beautés
neuves convoitent ardemment
des communiants exsangues brandissent l’ossement vermoulu
de leurs cierges ouvragés dans la nacre
coiffes de dentelle
cannelles damassées
des villes à cheval se fracassent entre elles après le jubilé de
leurs bouquets de dômes aux filandres lunaires
astres de cathédrales un instant balbutiés sur le déferlement
des fourrures absinthe
acropoles
fontaines
ogives
colonnades
palais grands !
sanctuaires écussonnés d’aigrettes aux mains de ces pillards
titubants qui déciment vos drapures vos dards vos fastes
esquissés
girandoles
grelots
et vos cuivres asiates
huiles
vos litanies
vos câpres
vos luzernes
temples d’une vision profanés par la horde erratique des
lames
Il se cabre des lèvres noires et des gorges ourlées de bure
dans ces lits turbulents où vous gémissez
Îles !
Îles !
oblations
coutures brèves à l’épaule des espaces meurtris dans l’uniforme
vacarme d’un pénétrant silence circulaire
apostrophes de temps
menhirs soudain du vide enveloppant l’indolence longue
des solitudes vagabondes
lettres ouvertes par grand vent que n’épellent plus les
langages
plombs
poings assénés
rameaux issus de la mouvance
… et l’aube vous connaît sables aux flancs de femme
qu’elle asperge de laits d’aromates sonores
cordelages guerriers les échancrures d’ocre
cinabre
beaux brigands
rotules convulsives
querelles
grainelures
les langues de mica
l’écriture ébréchée d’une démence rogue
supplices
corps roués
savanes de gingembre
cette musculature
cantate
les grands doigts cerclés de bagues fauves
gouttelettes du fruit sanglant sous le couteau
ganses
molles blondeurs
semoules exhumées de terres liquoreuses
… et l’aube vous connaît sables aux voix de femmes
ruades !
mercenaires clartés à forer les entrailles
plus haut trépans, plus haut !
jusqu’à la délivrance
déguenillez ces bistres larmoyants
plus haut !
rixes morsures épieux caravanes limpides chevaleries
gerçures placides chevillards
arraisonnez le cours des troupeaux toisonnés
plus haut !
dans leur retraite allumez ces viscères
merlins ensoleillés
ces carotides mornes
envahissez leurs cloîtres
géants aux jambes nues
pilons
crochetures de sel
dévalez les falaises tumultueuses
cuirasses rubicondes plus haut ! plus loin ! plus haut !
daviers blancs
purs métaux
plantez vos candélabres
le sexe droit du jour !
… et l’aube vous connaît sables à ses berceaux
paraissez ! dans le pourpre éveil de leur vaillance
Îles !
Îles !
Ô Nativités
 
Louis Calaferte (Îles 1, 1967 – extrait de Rag-time, Denoël,1972)

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Brûler au passage des îles
des fleurs plombées
des roues d’oiseaux
les selles des chevaux rétifs sont de cuir femme
On illustre les chevelures
du vin pur des victoires
et le sexe rose des nuits qui n’en finit pas de gémir
ventres herborisés
aux coraux de la braise
clous mouvants
molles morts
cascades esquissées
des cuisses barbaresques
les regards ont des dents de nobles carnivores
le sommeil est tenu debout à la langue bleue des poitrines
qu’un démon fait hennir
En moi
En moi
ces îles
ce malheur
ces ossements charnus
ce supplice
ces rages
cette famine exquise
qu’une balle conclut.

Louis Calaferte (extrait de Temps mort, 1967 in Rag-Time, Denoel 1972)