D’un fabliau ~ Didier Pobel

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D’un fabliau

La neige, la nuit, marche en aveugle,
elle qui vient de loin, d’un pays sans regard,
du testament de Jean de Meung,
d’un codicille, d’un fabliau,

de la porte à tambour d’une gare.
On voudrait l’aider à traverser.
Sous le réverbère, elle penche
infiniment ses yeux de chiot

qu’on s’apprête à noyer dans un sac
et le silence se rompt à chaque
battement de cœur blessé

de sa canne de houx blanche.

un long silence pâle_Didier PobelDidier Pobel, Un long silence pâle, pré#carré éditeur, carré 78,
octobre 2013

Dans la nuit de Supervielle (II)

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Attendre que la Nuit, toujours reconnaissable
à sa grande altitude où n’atteint pas le vent,
_________mais le malheur des hommes,
vienne allumer ses feux intimes et tremblants
et dépose sans bruit ses barques de pêcheurs,
ses lanternes de bord que le ciel a bercées,
ses filets étoilés dans notre âme élargie,
attendre qu’elle trouve en nous sa confidente
grâce à mille reflets et secrets mouvements
et qu’elle nous attire à ses mains de fourrure,
nous les enfants perdus maltraités par le jour
_________et la grande lumière,
ramassés par la Nuit poreuse et pénétrante,
plus sûre qu’un lit sûr sous un toit familier,
c’est l’abri murmurant qui nous tient compagnie,
c’est la couche où poser la tête qui déjà
_________commence à graviter,
à s’étoiler en nous, à trouver son chemin.

 Jules Supervielle, Le forçat innocent suivi de Les Amis inconnus,
nrf Poésie/Gallimard,1969

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► voir note précédente

Dans la nuit de Supervielle (I)

© Photo Aleksandar Bonačić_Prozor

© Photo Aleksandar Bonačić_Prozor

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Le monde est plein de voix qui perdirent visage
et tournent nuit et jour pour en demander un.
Je leur dis : « Parlez-moi de façon familière
car c’est moi le moins sûr de la grande assemblée.
— N’allez pas comparer notre sort et le vôtre »,
me répond un voix, « je m’appelais un tel,
je ne sais plus mon nom, je n’ai plus de cervelle
et ne puis disposer que de celle des autres.
Laissez-moi m’appuyer un peu sur vos pensées.
C’est beaucoup d’approcher une oreille vivante
pour quelqu’un comme moi qui ne suis presque plus.
Croyez ce que j’en dis, je ne suis plus qu’un mort,
je veux dire quelqu’un qui pèse ses paroles. »

Jules Supervielle, Le forçat innocent suivi de Les Amis inconnus,
 nrf Poésie/Gallimard,1969

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► Par Jean-Michel Maulpoix, Supervielle, le réconciateur

Éloges ~ Saint-John Perse


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XVI

… Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés
__à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur
__et les îles, disant : la journée sera belle si l’on en juge par cette aube.

__Aussitôt c’est le jour ! et la tôle des toits s’allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise,
et le ciel à la verve, et le Conteur s’élance dans la veille !

__La mer, entre les îles, est rose de luxure ; son plaisir est matière à débattre, on l’a eu pour un lot
de bracelets de cuivre !
__Des enfants courent aux rivages!… un million d’enfants portant leurs cils comme des ombelles… et le nageur
__a une jambe en eau tiède mais l’autre pèse dans un courant frais ; et les gomphrènes, les ramies,
__l’acalyphe à fleurs vertes et ses piléas cespiteuses qui sont la barbe des vieux murs
__s’affolent sur les toits, au rebord des gouttières,

__car un vent, le plus frais de l’année, se lève, aux bassins d’îles qui bleuissent,
__et déferlant jusqu’à ces cayes plates, nos maisons, coule au sein du vieillard
__par le havre de toile jusqu’au lieu plein de crin entre les deux mamelles.
__Et la journée est entamée, le monde
__n’est pas si vieux que soudain il n’ait ri…

__C’est alors que l’odeur du café remonte l’escalier.

Saint-John Perse, Éloges (XVI)Poésie/Gallimard, 2009