La faune ~ Géo Norge

© Photo Cécile Minot

© Photo Cécile Minot

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Et toi, que manges-tu, grouillant ?
—  Je mange le velu qui digère le
pulpeux qui ronge le rampant.

Et toi, rampant, que manges-tu ?
—  Je dévore le trottinant, qui bâfre
l’ailé qui croque le flottant.

Et toi, flottant, que manges-tu ?
—  J’engloutis le vulveux qui suce
le ventru qui mâche le sautillant.

Et toi, sautillant, que manges-tu ?
—  Je happe le gazouillant qui gobe
le bigarré qui égorge le galopant.

Est-il bon, chers mangeurs, est-il
bon, le goût du sang ?
—  Doux, doux ! tu ne sauras jamais
comme il est doux, herbivore !

Géo Norge, extrait de Famines (1950)

Delta ~ Eugenio Montale

 
La vita che si rompe nei travasi
secreti a te ho legata:
quella che si dibatte in sé e par quasi
non ti sappia, presenza soffocata.

Quando il tempo s’ingorga alle sue dighe
la tua vicenda accordi alla sua immensa,
ed affiori, memoria, più palese
dall’oscura regione ove scendevi,
come ora, al dopopioggia, si riaddensa
il verde ai rami, ai muri il cinabrese.

Tutto ignoro di te fuor del messaggio
muto che mi sostenta sulla via:
se forma esisti o ubbia nella fumea
d’un sogno t’alimenta
la riviera che infebbra, torba, e scroscia
incontro alla marea.

Nulla di te nel vacillar dell’ore
bige o squarciate da un vampo di solfo
fuori che il fischio del rimorchiatore
che dalle brume approda al golfo.
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Eugenio Montale, da Ossi di seppia, Mondadori, Milan, 2005
*—

La vie qui se rompt dans les transfusions
secrètes, je l’ai liée à toi :
celle qui se débat en soi et semble presque
t’ignorer, présence étouffée.

Lorsque le temps s’engorge entre ses digues
tu accordes ton histoire à la sienne, immense,
et affleures, souvenir, plus évident,
de la région obscure où tu descendais,
comme à présent, après l’averse, se recondense
le vert sur les branches, aux murs le vermillon.
De toi je ne sais rien, hormis le message
muet qui me soutient sur la route :
si, forme, tu existes ou si, chimère dans la fumée
d’un rêve, t’alimente
le torrent qui s’enfièvre, se trouble et gronde
face à la marée.
Rien de toi, quand vacillent les heures
grises ou déchirées par un éclair de soufre,
hormis le sifflement du remorqueur
sorti des brumes pour aborder au golfe.
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Eugenio Montale, extrait de Os de seiche
in  Poèmes choisis, 1916-1980, Poésie/Gallimard, 1999.
Traduction Patrice Dyerval Angelini
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► Voir aussi, sur EF, du recueil Satura : Les Hommes qui se retournent (en VF)
► sur Terres de Femmes : Oboe & navigations

L’invitation chez les Stirl ~ Paul Gadenne

© Photo André Govia

© Photo André Govia

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« Des livres étaient empilés sur un buffet — livres probablement dédaignés pour leur aspect «commun», fatigué, ou simplement débonnaire. Il en avait pris un au hasard, en haut d’une pile, un peu moins défraîchi que les autres, et aussitôt la force des mots l’avait entraîné. Après avoir soufflé sur la poussière et trouvé un vieux canapé de velours, il avait peu à peu oublié les Stirl, et leurs conversations sans issue.
Le livre, qui fleurait encore la toile fraîche et le papier neuf, avait dû être condamné sans avoir été beaucoup lu, peut-être en vertu d’une irritation devant ses mystères. La couverture semblait assez récente, mais portait des traces circulaires, qui prouvait avec évidence que l’ouvrage avait au moins servi de support pour une tasse à café avant d’être rejeté aux ténèbres. Un poème se détachait au milieu de la page, et les mots y brillaient comme les fragments d’une vérité qui cherche à vous atteindre.

Issue from the hand of time the simple soul…

Olivier ne comprenait pas parfaitement la langue, et le poème se parait d’un sens trouble, comme les objets que l’on aperçoit à travers l’écran d’un verre dépoli. Mais pour cette raison même, certains mots arrivaient sur lui avec une force neuve, exempts de cette usure qu’un excès de familiarité leur fait subir ; et le poème s’embellissait d’une sorte de complicité qui en redoublait pour lui la signification.

Issue de la main du temps, voici l’âme dans sa naïveté,
Égoïste et résolue, malchanceuse, claudicante,
Incapable d’un mouvement en arrière ou en avant,
Fuyant la chaude réalité, le bien offert,
Reniant l’appel importun du sang,
Ombre de sa propre ombre, spectre dans sa ténèbre,
Laissant des papiers en désordre dans une salle poussiéreuse…

Olivier sentit son cœur battre comme à une rencontre inopinée. Il se répéta, plusieurs fois, les deux derniers vers. Il y a, entre les livres et les événements de la vie — comme entre les êtres parfois — des coïncidences magiques. Sa situation, sa présence au cœur de cette maison, l’existence même qu’il y menait, recevait de cette lecture une sorte d’explication, d’exaltation, de lumière. La fausseté de ce monde lui était dénoncée, de cette existence qui lui donnait moins le sentiment, relativement supportable, d’un danger, que d’une lacune, oui, d’une immense lacune… Il était chez les Stirl, chez des vivants, il était vivant lui-même, et ils se comportaient tous les trois comme des fantômes.»

Paul Gadenne, extrait de L’invitation chez les Stirl
Gallimard, L’Imaginaire,  2009

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Éléments biographiques
► Fouillant le récit, sur Stalker.

La figlia che piange ~TS Eliot

O quam te memorem virgo…

Stand on the highest pavement of the stair —
Lean on a garden urn —
Weave, weave the sunlight in your hair —
Clasp your flowers to you with a pained surprise —
Fling them to the ground and turn
With a fugitive resentment in you eyes :
But weave, weave the sunlight in your hair.

So I would have had him leave,
So I would have had her and stand and grieve,
So he would have left
As the soul leaves the body torn and bruised,
As the mind deserts the body it has used.
I should find
Some way incomparably light and deft.
Some way we both should understand,
Simple and faithless as a smile and shake of the hand.

She turned away, but with the autumn weather
Compelled my imagination many days,
Many days and many hours:
Her hair over her arms and her arms full of flowers
And I wonder how they should have been together!
I should have lost a gesture and a pose.
Sometimes theses cogitations still amaze
The troubled midnight and the noon’s repose.

Cambridge (Mass.) – 1911.

Thomas Stearns  Eliot, First Poems (1910 – 1920)

Francesca © Photo Migajiro

Francesca © Photo Migajiro

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La figlia che piange

O quam te memorem virgo…

Tiens-toi sur la plus haute marche du perron —
Accoude-toi à l’urne —
Tisse, tisse le soleil dans tes cheveux —
Serre tes fleurs contre toi avec une surprise douloureuse —
Lance-les à terre et détourne-toi
Avec un ressentiment fugitif dans les yeux :
Mais tisse, tisse le soleil dans tes cheveux.

Ainsi aurais-je voulu le voir partir,
Ainsi aurais-je voulu qu’elle se tînt, qu’elle souffrît,
Ainsi, donc, serait-il parti
Comme l’âme abandonne le corps défait, meurtri,
Comme l’esprit délaisse le corps qui l’a servi.
Quand trouverai-je
Une voie légère, subtile incomparablement,
Une voie que toi et moi pourrions comprendre,
Simple et sans foi comme un sourire et une poignée de main.

Elle se détourna, mais de concert avec l’automne
Tyrannisa mon imagination pour de longs jours,
De longs jours et de longues heures :
Ses cheveux sur ses bras et ses bras pleins de fleurs.
Comment donc avaient-ils bien pu se réunir !
J’aurais perdu, sinon, un geste et une pose.
Parfois encore ces réflexions étonnent
La minuit inquiète et le midi tranquille.

Cambridge (Mass.), 1911.

Thomas Stearns Eliot, La terre vaine et autres poèmes (Premiers poèmes),
Seuil, Points Poésie, 2006 – Traduction Pierre Leyris

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Bio-Bibliographie (en anglais)

cliquer pour écouter le poème (image ci-dessous)

La figlia che piange