Icare au labyrinthe (extrait) ~Lionel-Édouard Martin

Vieux pont sur la Gartempe Photo © Marc Forestier

Vieux pont sur la Gartempe
Photo © Marc Forestier

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« – LioLio, la littérature est une illusion.

Une menterie que dément la réalité. C’est très bien de la sorte, tant qu’on évite de confondre, de fouiner aux carrefours. Sinon, direction La Manche et Don Quichotte, l’asile.

Bah, tu es assez ribouldingue pour tout voir à travers les mots… Alors, les carrefours…

Oui, mais quand même avec recul : je ne suis pas dupe, je sais faire la part des choses. Je ne confonds pas, certains confondent. Une anecdote : L’Homme qui plantait des arbres, ce très beau petit livre, c’est la réponse de Giono à un appel à contribution du Reader’s Digest. Il s’agissait de raconter la vie de la personne la plus marquante jamais rencontrée.
Giono s’exécute, crée de toutes pièces son berger planteur de glands sur les plateaux désertiques arides en diable, de Haute-Provence, et les forêts de chênes censées vingt ans plus tard couvrir la zone et aguicher la pluie. La nouvelle, publiée, rapporte à son auteur de quoi faire bouillir quelque temps sa marmite. Mais les Américains, comme saint Thomas, veulent voir pour croire. Ils expédient sur place un contrôleur de littérature, qui découvre bien évidemment le pot aux roses : le berger n’a pas plus existé qu’il n’a bouleversé localement le paysage ni le climat. Dûment constaté, le maquis persistant déplaît sur la côte Est: au point que le malheureux Giono doit retirer de sa daube, pour le rendre aux bouchers, le morceau de bœuf qu’il mitonnait en parfaite innocence dans sa cuisine d’écrivain. C’est ça, confondre, s’abstenir de la deuxième paire d’yeux. On parle du troisième œil : c’est quatre, je dis, qu’il faut écarquiller en permanence pour vivre à l’aise dans le double monde. Vivre, c’est sinon le trop plat pays ; mon paradis sur terre : des collines entourées de plaines. Tu me suis dans mon programme ?

Oui, un peu contrainte. Et puis j’apprends des choses, je ne mourrai pas idiote… Tu ne m’as pas raconté, ton patelin,c’est comment?

Mettre en mots le ressenti, résumer toutes ces années, ces êtres, ce langage qui nous ont modelés pour faire de nous ceux que nous sommes ? La branche, l’oiseau, que peuvent-ils nous dire d’un peu vrai des racines ? Pour comprendre l’arbre, c’est à la pierre qu’il faut s’adresser. Qui n’est pas causeuse, qui ne se livre qu’avec réticence.

Qu’aurais-je pu dire à Palombine de mes pierres, de mon calcaire natif ? Lui parler des ponts, des églises, des monuments ? Des vieux termes taillés à coups de serpe parmi ces brandes dont on fait les clôtures pour retenir les chèvres, les moutons, mais qui n’ont pas arrêté Taïfales, Angles, Sarmates,Wisigoths, bien heureux de nous envahir et de nous estamper de gènes barbares ? « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleublanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte » : oui sans doute, mais aussi l’héritage de ces passants, la fusion viscérale du premier melting pot qui nous a posé sur la langue en plus de nos bœufs de toujours – nous sommes de grands taiseux, des diseurs de rien – des appétits d’océan que nos barcasses, nos crues annuelles ne sont jamais parvenues à satisfaire : nous sommes à l’ancre, à l’attache, nos ficelles sont un peu grosses – mais qui pourrait les trancher ? Ceux qui partent reviennent à l’heure de la retraite, acquièrent une maison qu’ils retapent, attendent paisiblement la mort en tapant la belote, en poussant leur caddy chez Leader Price, en banquetant avec tout ce qui banquette, ripaille, gueuletonne, donneurs de sang, joueurs de boules, pompiers, gendarmes, anciens combattants, « commerçants dynamiques ».

C’est notre poème à nous, cette liste des occupations, la strophe qu’on dévide à longueur d’année avec la pêche, la chasse, les châtaignes, les champignons, tous ces « ch » qu’on a genre patate chaude en bouche et qui nous donnent par temps frais l’haleine médiévale des vieux saints souffleurs d’âme sur les murs des cryptes.

Ce n’était là rien à dire à Palombine, rien qui pût l’accrocher.»


Lionel-Édouard Martin, Icare au labyrinthe [Les Éditions du Sonneur, avril 2016]

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Voyage en Icarie littéraire, par Grégory Mion (et autres recensions sur le site de l’auteur)
Lionel-Édouard Martin répond au questionnaire du candide : Entretien avec l’auteur chez Brice fait des phrases.

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D’un fabliau ~ Didier Pobel

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D’un fabliau

La neige, la nuit, marche en aveugle,
elle qui vient de loin, d’un pays sans regard,
du testament de Jean de Meung,
d’un codicille, d’un fabliau,

de la porte à tambour d’une gare.
On voudrait l’aider à traverser.
Sous le réverbère, elle penche
infiniment ses yeux de chiot

qu’on s’apprête à noyer dans un sac
et le silence se rompt à chaque
battement de cœur blessé

de sa canne de houx blanche.

un long silence pâle_Didier PobelDidier Pobel, Un long silence pâle, pré#carré éditeur, carré 78,
octobre 2013

Trois poèmes de Yeats

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QUE VIENNE LA NUIT

Elle vivait dans l’orage et les querelles,
Son âme avait un tel désir
De ce que la fière mort peut apporter
Qu’elle ne pouvait supporter
Le bien commun de la vie,
Mais elle vivait telle un roi
Emplissant le jour de ses noces
D’étendards et de flammes,
De trompettes et de timbales,
Et du canon impétueux
Pour congédier le temps
Et que vienne la nuit.

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Subversion © Miriam Sweeney

Subversion © Miriam Sweeney

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L’AUBE

Je voudrais être aussi ignorant que l’aube
Qui contemplait de là-haut
Cette vieille reine mesurant une ville
Avec l’épingle d’une broche,
Ou les hommes décrépits qui observèrent
Depuis leur pédantesque Babylone
La course des planètes insouciantes,
Et les étoiles blêmir au passage de la lune,
Prirent leurs tablettes et firent des calculs ;
Je voudrais être aussi ignorant que l’aube
Qui se dressa simplement, son chariot chatoyant branlant
Sur les épaules brumeuses des chevaux ;
Je voudrais être — car le savoir n’est qu’un fétu de paille —
Aussi ignorant et exubérant que l’aube.

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Photo © Ilivo Kandaveli

Photo © Ilivo Kandaveli

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UNE MÉDITATION EN TEMPS DE GUERRE

D’une pulsation des artères,
Tandis que j’étais assis sur cette vieille pierre grise
Sous le vieil arbre brisé par le vent,
Je sus que l’Unique est animé
Et l’Humanité un fantasme inanimé.

William Butler Yeats, Après un long silence – Editions La Part commune, 2013.
Traduction Guy Chain

Le mur (extrait) ~Marcel Migozzi

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contre ce mur
l’échelle en bois couleur de l’os

on est tombé
dans un jardin de malemort

quelle illusion
a-t-on enterrée dans la boue

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à chaque instant de doute       un mur

comment le franchir sur l’instant

en vérité       ne se dit plus qu’avec retard
et seulement dans la boue murée de l’instant

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on a bâti ce mur
en pierres d’expériences
vaines

il a vieilli en un seul jour

a laissé ruines d’idéal

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depuis sommes       si peu

éternisant
le face-à-face avec l’usure
de la foi

que serons-nous

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façon d’espérer       mal

réunions et rapports
broderies dans les points

camarade ignorance
prophète de la nuit

comment revivre       échec et mur

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avoir pris tant de coups
pour le Soir       resté nain

ces marques d’affection       pour rien

que l’amer rouge
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Marcel Migozzi_Derniers témoinsMarcel Migozzi, Derniers témoins, Tarabuste, 2012

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► Bio-bibliographie sur Poezibao
Derniers Témoins, recension par L-E Martin sur le site du Salon littéraire,

Pierre-Albert Jourdan, inédits au jour

Pour les aficionados de Pierre-Albert Jourdan, viennent de paraître :

PAJ_Elodie_Meunieraux Éditions du CygnePierre-Albert Jourdan – L’écriture poétique comme voie spirituelle, par Élodie Meunier, déjà auteur des pages internet consacrées à Pierre-Albert Jourdan

►aux Éditions Poliphile, AJOUTS pour une édition revue et augmentée de FRAGMENTS.

Sur le site des Éditions Poliphile

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► aux Éditions À plus d’un titre (collection Poésie), NOUS IRONS AU PLUS PRÈS de Marc Rousselet, recueil de lettres-poèmes à Pierre-Albert Jourdan (voir rubrique Nouveautés)

Sur le site des Éditions À plus d’un titre