Danse macabre ~ O.V. de L. Milosz

Sculpture Unmask

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Il est doux d’entendre sonner jusqu’au jour
ses genoux creux entre les os de l’amour.

De boire dans les orbites de l’Amie
le vieux mensonge des pleurs en eau de pluie.

Et de sentir les rayons des lunes hautes
glisser romantiquement entre ses côtes.

Il est doux, il est sage, il est bien
de n’être plus, de n’être plus rien.

Comme on est joyeux, léger, comme on se porte
bien, quand la vermine, la vermine est morte.

Laissons aux bardes les sinistres ballades ;
Lennore, Helen, faisons de bonnes gambades.

Écartez-vous, rue, escargots, citronnelle ;
voici Laure, la plus gaie et la plus belle.

Il est doux, il est sage, il est bien
de n’être plus, de n’être plus rien.

Plus de maîtresse, plus de chien, plus de Dieu ;
c’est tout ce que je veux, c’est tout ce qu’il veut.

Passants là-bas, cavalier et cheval noir
venez donc un peu par ici, venez voir.

Il s’est enfui, personne, la route sonne.
Ô comme le désir de vivre m’étonne !

Il est doux, il est sage, il est bien
de n’être plus, de n’être plus rien.

Clic-clac
de vertèbres
qui craquent
et dans les ténèbres
mélancoliques
ici, là-bas, où ?
clac-clic,
de dansantes reliques

Mains et pieds traversés de clous.

Amour remariée, entends-tu ma voix ?
Cette nuit, dis-moi, combien, combien de fois ?

Mon fils, mon fils, sais-tu déjà épeler
mon nom sur la pierre moussue et pelée ?

Sganarelle, hi hi hi ! voici tes gages :
treize queues de rats, trois yeux de chats sauvages.

Il est doux, il est sage, il est bien
de n’être plus, de n’être plus rien.

Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, in Les sept solitudes,
La Berline arrêtée dans la nuit, Anthologie poétique Poésie/Gallimard, 2006

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► Autres poèmes de Milosz sur EF : Chanson d’automne & Tous les morts sont ivres…

Chanson d’automne ~ O.V. de L. Milosz

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Écoutez la voix du vent dans la nuit,
la vieille voix du vent, la lugubre voix du vent,
malédiction des morts, berceuse des vivants…
Écoutez la voix du vent.
Il n’y a plus de feuilles, il n’y a plus de fruits
dans les vergers détruits.
Les souvenirs sont moins que rien, les espoirs sont très loin.
Écoutez la voix du vent.

Toutes vos tristesses, ô ma Dolente, sont vaines.
L’implacable oubli neige sinistrement
sur les tombes des amis et des amants…
Écoutez la voix du vent.
Les lambeaux de l’été suivent le vent de la plaine ; tous vos souvenirs, toutes vos peines
se disperseront dans la tempête muette du Temps.
Écoutez la voix du vent.

Elle est à vous, pour un moment, la sonatine
des jours défunts, des nuits d’antan…
Oubliez-la, elle a vécu, elle est bien loin.
Écoutez la voix du vent.
Nous irons rêver, demain, sur les ruines
d’Aujourd’hui ; préparons les paroles chagrines
du regret qui ment quotidiennement.
Écoutons la voix du vent.

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O. V. de L. Milosz, Le poème des décadences [Ed. André Silvaire]
in Anthologie de la poésie française du XXe siècle – T.1, Poésie / Gallimard, 2003.

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► Un autre poème ICI
► et chez Dom  Corrieras : Poème de la maturation

Tous les morts sont ivres… ~ O.V. de L. Milosz

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Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine ;
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten.

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
— le nom sonne à mon oreille étrange et doux,
vraiment, dites-moi, dormez-vous, dormez-vous ?

—    Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d’argent est pleine
Des histoires plus charmantes ou moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
—    Ah ! Les morts, y compris ceux de Lofoten —
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.

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O.V. de L. Milosz [Poésies I, Les Sept Solitudes, Éd. André Silvaire]

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► À propos de Milosz, quelques mots et poèmes sur Esprits nomades.
► Voir aussi l’article sur Les armes secrètes de la poésie.
► Un autre poème sur Enjambées fauves.