89.

.

.

« Les choses n’ont en soi que peu d’importance, et même – remercions pour une fois la métaphysique de nous avoir enseigné quelque chose -, elles n’ont pas d’existence réelle. Seul l’esprit a de l’importance. Le châtiment peut être infligé de telle façon que, loin d’infliger une blessure, il apporte la guérison, de même que l’aumône peut être donnée d’une manière telle que le pain se métamorphose en pierre dans la main de celui qui donne.»

O. Wilde, De profundis
[trad. Pascal Aquien]

Publicités

Oscar Wilde ~ La Ballade de la geôle de Reading (I)

In memoriam C.T.W.
Ci-devant soldat des Royal Horse Guards
mort en la prison de Sa Majesté
à Reading dans le Berkshire
le 7 juillet 1896

.

.

.

.

I

.
Il ne portait point sa tunique écarlate
Car rouges sont le sang et le vin
Et il avait sang et vin sur les mains
Quand on le trouva près de la morte,
La pauvre morte qu’il aimait
Et qu’il tua dans son lit.

Il marchait parmi les Prévenus,
Vêtu d’un habit gris et râpé,
Et coiffé d’une casquette de cricket.
Son pas semblait léger et joyeux,
Pourtant jamais je n’avais vu homme regarder
Le jour d’un œil aussi mélancolique.

Jamais je n’avais vu homme regarder
D’un œil aussi mélancolique
Le petit auvent bleu
Que les prisonniers nomment ciel,
Et les nuages poussés par le vent,
Entourés de leurs voiles d’argent.

Cheminant auprès d’autres âmes en peine,
Je tournais en rond derechef,
Me demandant si l’homme avait commis
Grand ou petit méfait
Quand une voix derrière moi doucement chuchota :
« C’ gars-là va êt’ pendu. »

Christ bien-aimé ! Les murs de la prison
Soudain semblèrent chanceler
Et le ciel au-dessus de ma tête se transmuer
En un brûlant heaume d’acier,
Et bien que je fusse une âme souffrante,
Ma souffrance point ne la sentis.

Je savais seulement quelle pensée pourchassée
Lui faisait presser le pas, et pourquoi
Il contemplait le jour éblouissant
D’un œil aussi mélancolique.
L’homme avait tué ce qu’il aimait,
Et pour cela devait mourir.

*

Pourtant, tout homme tue ce qu’il aime,
Que tous entendent ces paroles.
Certains le font d’un regard dur,
D’autres avec un mot flatteur,
Le lâche tue d’un baiser
Et le brave d’un coup d’épée !

Certains tuent leur amour en leur jeunesse,
D’autres en leur vieillesse,
Certains étranglent avec les mains du Stupre,
D’autres avec les mains de l’Or.
Les plus cléments usent d’un couteau,
Car promptement refroidit le mort.

Certains aiment trop peu, d’autres trop longtemps,
Les uns vendent, les autres achètent.
Certains passent à l’acte en versant moult larmes,
Et d’autres sans le moindre soupir :
Car chacun tue ce qu’il aime,
Pourtant chacun ne doit en mourir.

Il ne meurt pas d’une mort honteuse
Un jour de sombre infamie,
N’a pas au col de nœud coulant
Ni de cagoule sur le visage,
Les pieds devant, point ne tombe par la trappe
Dans le vide béant.

*

Point n’est assis près des hommes cois
Qui le surveillent nuit et jour,
Qui le surveillent quand il s’efforce de pleurer
Et qu’il s’efforce de prier,
Qui le surveillent de peur qu’il ne dérobe
À la prison sa proie.

Il ne s’éveille pas à l’aube pour voir
D’affreuses silhouettes envahir sa cellule,
L’Aumônier qui frissonne sous son surplis blanc,
Le Magistrat lugubre et sévère,
Le Directeur vêtu de noir lustré,
Visage jaune du Destin.

Il ne se lève pas, pitoyable dans sa hâte,
Pour endosser des habits de forçat,
Lors qu’un Médecin malsonnant et ravi
Prend note d’un nouveau spasme nerveux
En consultant sa montre dont résonne
Le faible tic-tac, affreux martèlement.

Il ne connait point la soif écœurante
Qui ensable la gorge avant
Que le bourreau aux gantelets de jardinier
Se glisse par la porte capitonnée,
Et que le ligotent trois lanières de cuir
Afin que gorge n’ait plus soif.

Il ne courbe pas la tête pour entendre
Dire l’office des morts,
Et tandis que son âme terrifiée
Lui rappelle qu’il n’est point mort
Il ne croise pas son cercueil en entrant
Dans le hideux hangar.

Il ne fixe pas l’air libre
Par un petit toit de verre,
Ne prie pas avec des lèvres d’argile
Afin que cesse son supplice,
Et ne sent pas sur sa joue frémissante
Le baiser de Caïphe.

Oscar Wilde, La Ballade de la geôle de Reading (Première stance)
GF Flammarion 2008, Édition bilingue avec dossier – Traduction Pascal Aquien

►►► Le texte anglais intégral (6 stances)  dans ses deux versionsOscar Wilde
figure sur le site de THE GUTENBERG PROJECT.