Nathalie Nabert ~ Steppe

 

Je livre ici quelques phrases extraites de l’avant-propos du recueil de Nathalie Nabert, rédigé par l’auteur, tant celui-ci me paraît juste dans l’incarnation de ce que signifie pour le poète l’union du voyage — du regard grand ouvert — et de la parole.  C’est volontairement que je n’en donne pas l’intégralité, dans l’espoir que, piqué de curiosité et du goût de l’envie, vous poursuiviez la lecture jusqu’à tenir en main ce très beau livre.
Suivront quelques poèmes.

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TOUS LES LOINTAINS DU MONDE
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«Le voyage a sur  l’homme cet effet positif de le détourner de lui-même pour mieux l’y ramener, enrichi d’un regard neuf que le monde a traversé de son abondance et de sa diversité.
___Les raisons de voyager sont multiples, elles sont le fruit de la nécessité, du hasard, de l’instinct aventurier et de l’imagination, car voyager fait être, sublime l’ordinaire, libère le regard et provoque le signe. C’est pourquoi les premiers fragments de récits de voyageurs coexistent avec les premières écritures, comme la trace, avec la traversée de l’espace, d’un reflux des limites, qui transforme et initie le voyageur à la perception de l’infini.»

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___«Alors que les confins de la Terre sont aujourd’hui explorés et que l’ailleurs ne peut plus guère se singulariser que par sa radicale verticalité : l’exploration de l’univers et des abysses ou la conquêtes de l’Absolu, nous restons redevables à l’exploration du monde de son itinérance rebelle, de la mise en chantier de la peur et du courage qui éprouvent l’homme et son épopée personnelle et de l’immanence d’un débat sur la conquête et le pouvoir où s’affrontent connaissance de l’autre et affirmation de soi.»

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___«Les poètes à leur manière ont su déjouer ces jeux de pouvoir et exprimer un rapport authentique de soi à l’autre en requérant cette part d’imaginaire qui confie à la liberté de comprendre et de voir cet émerveillement de la rencontre.»

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Source

 Nadir-Divan-Beghi *
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Dentelles de lumière
Des moucharabiehs
Dans la nuit ébouriffée,
Seuls demeurent
L’odeur des clous de girofle
Et le claquement des sabots.

Passagers de la nuit,
Exilés au petit matin
Dans la caravane assoupie !

Parfum de laine et de cuir graissé
Qui s’en iront au vent du désert !

Nous imaginons des terres pérennes
Avec leurs nomades endeuillés,
Mains ouvertes pour prier,
Cueillant le jour,
Versets après versets.

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Mausolée d’Ismaïl Samani **

Saints enfouis
Dans le feuillage des civilisations
Que des mains expertes
Feront surgir comme une
Volée de passereaux
Dans le froid calcul de l’hiver.

Saints adossés au ciel
Sans une larme sur le monde,
Nous vous rappelons à la vie.

Par les coupoles ensevelies,
Par la terre et le feu,
Nous vous rappelons au jour.
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Nathalie Nabert, Boukhara in Steppe  [Éditions Ad Solem, 2017]

 

NDLR :
* La medersa Nadir-Divan-Beghi fut construite en 1622.

** Ce mausolée appelé  « la Perle de l’Orient» a été oublié dans les débris de l’histoire. Enfoui sous des mètres de sable au beau milieu d’un cimetière pour échapper à l’assaut des hordes mongoles, il a ressurgi par hasard sous les mains de l’archéologue Chichkine en 1930. Construit par le prince Ismaïl Samani au Xe siècle pour son père Akhmad, ce mausolée dynastique est le plus ancien de toute l’Asie centrale. Il est auréolé du prestige de la beauté, de la perfection formelle du cercle dans un carré, signe zoroastrien de l’éternité et du mystère de la représentation symbolique de l’univers.


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Réflexions et propositions sur le vers français ~ Paul Claudel

Sculpture Jaume Plensa (série L'âme des mots)

Sculpture Jaume Plensa (série L’âme des mots)

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1. — On ne pense pas d’une manière continue, pas davantage qu’on ne sent d’une manière continue ou qu’on ne vit d’une manière continue. Il y a des coupures, il y a intervention du néant. La pensée bat comme la cervelle et le cœur. Notre appareil à penser en état de chargement ne débite pas une ligne ininterrompue, il fournit par éclairs, secousses, une masse disjointe d’idées, images, souvenirs, notions, concepts, puis se détend avant que l’esprit se réalise à l’état de conscience dans un nouvel acte. Sur cette matière première, l’écrivain éclairé par sa raison et son goût et guidé par un but plus ou moins distinctement perçu travaille, mais il est impossible de donner une image exacte des allures de la pensée si l’on ne tient pas compte du blanc et de l’intermittence.
___Tel est le vers essentiel et primordial, l’élément premier du langage, antérieur aux mots eux-mêmes : une idée isolée par du blanc. Avant le mot une certaine intensité, qualité et proportion de tension spirituelle.

2. — La parole écrite est employée à deux fins : ou bien nous voulons produire dans l’esprit du lecteur un état de connaissance ou bien un état de joie. Dans le premier cas, l’objet est la chose principale, il s’agit d’en fournir une description analytique exacte et complète, de faire progresser le lecteur par des chemins continus jusqu’à ce que le circuit du spectacle ou de la thèse ou de l’événement soit complet ; il ne faut pas que dans cette marche son pas soit distrait ou heurté. Dans le second cas, par le moyen des mots, comme le peintre par celui  des couleurs ou le musicien par celui des notes, nous voulons d’un spectacle ou d’une émotion ou même d’une idée abstraite constituer une sorte d’équivalent ou d’espèce soluble dans l’esprit. Ici l’expression devient la chose principale.  Nous informons le lecteur, nous le faisons participer à notre action créatrice ou poétique, nous plaçons dans la bouche secrète de son esprit une énonciation de tel objet ou de tel sentiment qui est agréable à la fois à sa pensée et à ses organes physiques d’expression. À l’imitation du vers premier que je viens de définir, nous procédons à l’émission d’une série de complexes isolés, il faut leur laisser, par l’alinéa, le temps, ne fût-ce qu’une seconde, de se coaguler à l’air libre, suivant les limites d’une mesure qui permette au lecteur d’en comprendre d’un seul coup et la structure et la saveur.
___Dans le premier cas, il y a prose, dans le second il y a poésie. Dans la prose les éléments primordiaux de la pensée sont en quelque sorte laminés et soudés, raccordés pour l’œil, et leurs ruptures natives sont artificiellement remplacées par des divisions logiques. Les blancs du stade créateur ne sont plus rappelés que par les signes de la ponctuation qui marquent les étapes dans le train uniforme du discours. Dans la poésie, au contraire, le lingot a été accepté tel quel et soumis seulement à une élaboration additionnelle dont nous allons maintenant examiner les conditions spirituelles et physiques.
[…]

Paul Claudel, premières pages de Réflexions sur la poésie [nrf Gallimard, coll. Idées, 1963]

Poésies d’Alvaro de Campos

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Et la spendeur des cartes, chemin abstrait qui mène à l’imagination concrète,
lettres et traits irréguliers qui débouchent sur la merveille.

Ce qui repose de rêve dans les reliures vétustes,
dans les signatures compliquées (ou si simples et déliées)  des vieux bouquins.
(Encre lointaine et décolorée ici présente par-delà la mort, ce qui, refusé à la vie de tous les jours, paraît dans les illustrations,
ce qu’annoncent involontairement certaines annonces illustrées.

Tout ce qui suggère, ou exrpime ce qu’il n’exprime pas, tout ce qui dit ce qu’il ne dit pas,
et l’âme rêve, différente et distraite.

Ô énigme visible du temps, que ce rien vivant où nous somme provisoirement !)

17 janvier 1933

Fernando Pessoa, Réticences in Poésies d’Alvaro de Campos
Poésie/Gallimard, 2009.

Parallaxes ~ Lionel Jung-Allégret

Photo © JC Bonachera

Photo © JC Bonachera

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L’aube était soudain venue, blanche comme une colline touchée
par une neige de passage.

Il y avait des apparitions dans la blancheur, des formes passantes,
des appels inachevés sous un soleil de craie comme des traînées de
volts dans un cœur qui s’étreint.

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… cela a commencé il y a longtemps ; c’était là, imperceptiblement ; si éloigné, ou si proche, que l’on devine seulement un sillage effacé, comme une fumée presque invisible dans le ciel ;

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C’est une heure de solitude. Presque une fissure. Aux marges de
la lumière. Une absorption dans les lignes du silence.

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On croit assister à la naissance de la vie : une impression
effrayante de déjà-vu …

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on ne sait s’il s’agit de la naissance d’un vide, ou de son retrait ; on dirait de la lumière sans lumière, absorbée par sa propre distance ; ça n’est presque rien, un souffle sur le visage, qui parfois s’en détache, pas toujours, s’attarde, pareil à l’air froid après la dissipation de l’ombre ;

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Le vent se pose

l’herbe le dénoue
l’apaise

un temps.

Celui d’une distance où le regard abrupt se perd et s’enroule dans
un sifflement de gréement céleste. Avant de faire face. Avant de
retrouver la chair mangée par le sable.

Un temps.

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on ne perçoit qu’un  fugitif aplat, comme une salissure ancienne  diluée dans  la couleur ; on pourrait ne pas s’y arrêter ; c’est une  question d’habitude ; il suffirait de détourner le regard ; d’en chasser la gêne comme celle d’un grain sur la cornée ; ce n’est peut-être que cela ; un reflet …

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Lionel Jung-Allégret, extrait de Parallaxes, Al Manar Éditions Alain Gorius, 2013 / Interventions Joël Leick

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► Un autre extrait de Parallaxes sur Terres de Femmes & Note de lecture par Angèle Paoli.
► voir aussi, du  précédent recueil, Écorces