Poésie verticale ~ Roberto Juarroz

Voyage intérieur, Annabelle Delaigue

Voyage intérieur, Annabelle Delaigue

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I, 27 —

Parmi des débris de paroles
et des caresses en ruine,
j’ai trouvé quelques formes qui revenaient de la mort.

Elles venaient de démourir,
mais ne pouvaient s’en tenir là.
Elles devaient régresser encore,
elles devaient tout dévivre
et après dénaître.

Je ne pus leur poser de question,
ni les regarder deux fois.
Mais elles m’indiquèrent l’unique chemin
qui ait issue peut-être,
celle qui, remontant de la mort,
à rebours de la naissance,
vient retrouver le néant du départ
pour reculer encore et se dénéanter.

Keiths Tower Aberdeenshire Scotland.

I, 59 —

L’homme épelle sa fatigue.
Épelle et soudain
découvre d’étranges majuscules,
inespérément seules,
inespérément hautes.
Qui pèsent plus sur la langue.
Pèsent plus mais échappent
plus vite et c’est à peine
s’il peut les prononcer.
Son cœur se rassemble sur les chemins
où la mort éclate.
Et il découvre, tandis qu’il continue d’épeler,
de plus en plus d’étranges majuscules.
Et une grande peur l’étreint :
se trouver devant un mot
écrit seulement de majuscules
et ne pouvoir alors le prononcer.

Roberto Juarroz, Poésie verticale I –  Fayard, coll. Poésie Points, 2006
Trad. Roger Munier

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► Site consacré à Roberto Juarroz (en espagnol)
► Pages dédiées sur Esprits Nomades
Pour commencer à saluer Roberto Juarroz, Essai critique sur l’oeuvre poétique, par Martine Broda.

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Chant pour Ubac ~ Jacques Chessex

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Ubac j’aime votre nom de pan de vallée exposée au froid
Exposé au nord, Ubac, en même temps solaire ou sensuel avec rigueur
Vous voyez je rature
Je le fais avec naturel
Si la rature appartient à votre méthode
Et plus profondément à votre arrière-pays
D’ombre portant la lumière elle-même portée à l’écriture de l’ombre
Dans la lumière caverneuse

Ô pierre des Ardennes bleue et noire
Pierre d’un noir bleu
Il y a le parcours du regard
Qui vit en faucon pèlerin
Il vient errer croit-on et il inspecte
Il trie la proie dans le désordre de la matière
Soudain il élit, il prend
L’image est dans la trouée

Jacques Chessex, Chant pour Ubac (court extrait), Revue Sud N°100/101 – 1993

Au printemps reconduit, Salve à K 41

Sculpture verre Robert Mickelsen

Sculpture verre
Robert Mickelsen

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Un théâtre discret dans l’enveloppe de pluie du jour.
La table est mise, de non-opulence.
La scène est bâtie de peu, juste d’un rien de ce pain quotidien des choses que la pensée convoque doucement, en célébration reconduite, sans fastes ni rideau.
Mettre simplement sur la nappe un frichti de quelques mots, agrément de partage, pain d’amitié.
Et se rappeler,  dans le repli cherché du silence, arrimée à de vieux souvenirs, ces choses écloses d’un hasard d’écran, ratifiées d’une présence, abordées au rire que l’on fit monter parmi les volutes de fumée sur la terrasse d’un été, une poignée de mains féminines  donnée dans l’aménité des joues.

Amitié cela, celle qui fait l’aujourd’hui en défi aux désertions, qui rappelle le battement des veillées fraternelles, les galoches usées au défilé de la marche aux cigales, le long fil de la voix où s’éploient bout-ci bout-là confidences et bavardages, les bricolages de paroles en couverture et tout ce que l’histoire a oublié entre-temps…

Sans doute la vie eût-elle été capable de se laisser gouverner pour que s’arrangent encore les heures à l’aubaine de la rencontre si d’autres chaos n’avaient chassé ces instants du devenir. Il n’est qu’à dire en promesse, comme joie de pacte solennel de l’enfance, que demain est à inscrire encore dans la découpe nouvelle d’une tranche de présent à naître, long drink, vida et flammèches à l’escale.

VB, 23-III-2013

Inverno a Luino / Un hiver à Luino ~ Vittorio Sereni

Ti distendi e respiri nei colori.
Nel golfo irrequieto,
nei cumuli di carbone irti al sole
sfavilla e s’abbandona
l’estremità del borgo.
Colgo il tuo cuore
se nell’alto silenzio mi commuove
un bisbiglio di gente per le strade.
Morto in tramonti nebbiosi d’altri cieli
sopravvivo alle tue sere celesti,
ai radi battelli del tardi
di luminarie fioriti.
Quando pieghi al sonno
e dài suoni di zoccoli e canzoni
e m’attardo smarrito ai tuoi bivi
m’accendi nel buio d’una piazza
una luce di calma, una vetrina.
Fuggirò quando il vento
investirà le tue rive;
sa la gente del porto quant’è vana
la difesa dei limpidi giorni.
Di notte il paese è frugato dai fari,
lo borda un’ insonnia di fuochi
vaganti nella campagna,
un fioco tumulto di lontane
locomotive verso la frontiera.

Vittorio Sereni, tratto da Frontiera, 1941

 

 

* * * 

 

Tu t’étends et respires parmi les couleurs.
Dans le golfe tumultueux,
dans les amas de charbon hérissés au soleil,
étincelante et abandonnée,
l’extrémité du bourg.
Ton cœur, je le cueille
si, dans la hauteur du silence, m’émeut
le murmure des gens par les rues.
Mort aux couchants de brume d’autres cieux
je survis en tes soirs célestes,
aux rares bateaux à la brune
fleuris de guirlandes lumineuses.
Quand tu te plies au sommeil
et que tu donnes le rythme des sabots et des chansons
et que je m’attarde un peu perdu à tes croisements
tu allumes pour moi dans l’obscurité d’une place
une lumière apaisante, une vitrine.
Je fuirai quand le vent
investira tes rivages ;
les familiers du port savent comme est vain
le rempart des jours lisses.
Pays, fouillé à la nuit par les phares,
bordé de l’insomnie vagabonde des feux
dans la campagne
du tumulte affaibli de lointaines
locomotives vers la frontière.

Vittorio Sereni [extrait de Frontiera, 1941]
trad. Valérie Brantôme

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► voir aussi, poèmes extraits de Frontiera