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« Nous buvons les spectres des causes dans des coupes pestilentielles, effilées, nous touchons, avec des crochets, des grandeurs petites comme une mort facile. Et quand s’accrochent les figurines des jonchets, l’enfant regarde en se taisant. Un univers immense sommeille dans le berceau au pied d’une petite éternité.»

Ossip Mandelstam, Huitains (VIII)

Sur les pas de Mandelstam, par Claire Laloyaux, depuis Aquarium vert.

Aquarium vert

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Voyage en Arménie est un texte fabuleux qui tient plus de la rêverie impressionniste que du carnet de voyage.
Ne lisant pas le russe, je ne sais si la traduction d’André du Bouchet a donné un surcroît de poésie à la prose de Mandelstam. Mais celle-ci tient bien de la « cristallographie » qu’analysait déjà le poète dans son Entretien sur Dante. On croit naïvement que le poète décrira par petites touches chaque lieu qu’il a traversé, de l’île de Sevan à l’Alaguez. En réalité, les images que Mandelstam tire de ces pérégrinations donnent à son Arménie une teinte surréelle qui nous la tient éloignée aussi bien dans l’espace que dans sa stricte géographie. Terre aride, où se côtoient des figures burinées de philologues, d’innombrables enfants, d’étranges naturalistes rappelant au poète le souvenir de Lamarck, l’Arménie est aussi une terre de couleurs. S’il est étonnant de trouver dans ce…

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Cahiers de Voronèje (extraits) ~ Ossip Mandelstam

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Bien que déjà mort deux fois, je dois vivre,
malgré les pluies dont la ville délire.

Comme elle est gaie, et joufflue et gracieuse,
réjouissante pour le soc la couche grasse,

et comme la steppe au tournant d’avril se tait,
et le ciel, le ciel, ton Buonarroti !

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Oui, je gis dans la terre et je remue les lèvres
mais les enfants sauront par cœur ce que je dis :

Place Rouge plus ronde qu’ailleurs est la terre
et sa petite pente volontaire s’affermit,

Place Rouge la terre est la plus ronde sphère
et sa pente est libre, libre à l’envi,

elle descend à reculons vers les rizières
tant qu’un seul homme est sur terre asservi.

Mai 1935, Voronèje
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barque du solitaire

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Pas de comparaisons : le vivant est incomparable.
Avec quelle tendre épouvante j’ai accepté
l’uniformité des plaines toujours semblable,
le cercle du ciel devint mon infirmité.

Mais ce fut l’air, l’air-serviteur, que j’invoquai,
j’attendais de lui messages et dévouement,
puis je me mis en route et naviguais sur l’arc
des voyages qui n’ont pas de commencement.

J’irai, en vagabond, où me fut donné
plus de ciel, et la claire angoisse m’accompagne
sur les coteaux jeunes encore de Voronèje,
loin de ceux plus humains et plus clairs de Toscane.

18 janvier 1937, Voronèje
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Montagne aride

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Non je ne suis pas mort, je ne suis pas seul,
tant qu’avec ma compagne mendiante
je savoure l’immensité des plaines,
et la brume, et la faim et la tempête.

Dans la splendide pauvreté, dans la somptueuse misère,
je vis seul, satisfait et serein,
ces jours et ces nuits sont bénis
et le travail mélodieux est innocent.

Malheureux celui qu’un aboiement épouvante
comme son ombre et que fauche le vent,
misérable celui qui à demi vivant
demande à son ombre la charité.

Janvier 1937, Voronèje

Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronèje
[Tristia et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2010]

traduit du russe par François Kérel

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► D’autres poèmes du même recueil sur EF , sur Terres de Femmes et sur Aquarium vert.
► Mandelstam sur Esprits Nomades et sur La pierre et le sel

Tristia ~ Ossip Mandelstam

© Photo Michael Kenna

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On m’enseigna la science de l’adieu
dans les plaintes échevelées, nocturnes.
Mâchent les bœufs, l’attente se prolonge.
Déjà la dernière heure des vigiles.
De cette nuit des corps je vénère le rite —
levant le fardeau de l’errante peine
les yeux éplorés regardant au loin,
mêlant un peu de pleur de femme au chant des muses.

L’adieu — qui peut disant ce mot savoir
ce qu’il porte de séparation,
ce que prophétise le cri du coq
quand la flamme brûle sur l’Acropole,
et à l’aube d’une vie nouvelle,
quand dans l’enclos le bœuf lentement mâche,
pourquoi le coq, clamant la vie nouvelle,
bat des ailes sur les murs de la ville.

Et j’aime la coutume des fileuses :
la navette va, le fuseau gémit.
Vois-tu : déjà, comme un duvet de cygne,
délie, pieds nus, vole à notre rencontre.
Hélas ! De notre vie la maigre trame !
Comme est pauvre la langue de la joie !
Tout ce qui fut sera encore et seul
est doux l’instant de la reconnaissance.

Ainsi sera : la silhouette transparente
gît sur la plaque immaculée d’argile
comme la peau tendue d’un écureuil.
Sur la cire, penchée, une femme regarde.
L’Érèbe grec nous est impénétrable.
Aux hommes les bronze, aux femmes la cire…
C’est au combat que nous échoit le sort.
Elles meurent en disant l’avenir.
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OSSIP MANDELSTAM
Tristia et autres poèmes, nrf Poésie/ Gallimard, 2010