Hommage à Góngora ~ Robert Marteau

Photo © MarcinSasha

Photo © MarcinSasha

 

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Jeune marin, vos tempes bleu de ciel,
Dans la mer vos mains guettent les étoiles,
L’arbre où la pomme et le poisson se meuvent,
Le chariot plein de sacs, le cheval, le filet ;
Des mailles la rivière qui s’enfuit ;
Un serpent dans le foin ; une nasse
De perdreaux ; vos doigts dans le sable
Tracent les signes de la fortune.

Marin si jeune que  l’herbe est bleue
Quand poind la rosée ; la neige s’abîme
Dans un brasier de chardons : marin,
Marin, m’aimez-vous, moi qui m’abîme dans les flammes,

Moi qui tresse à vous attendre des paniers de soucis,
Mes chevilles dans la mer, mes cheveux
Dévastant la vigne, nouant au cou des chèvres
La cordelette qui étrangle ?

M’aimez-vous, marin qui brûlez dans le sel ?
Attendrai-je au coin de l’oseraie
Jusqu’à l’automne rouge vos pas
Sur la cendre des feux de camps ?

Le noroît qui secoue les baies
Et les nids renversés dans l’aubépine
Au galop d’un cheval gagne les prairies de neige
Où ma tête qui saigne laisse vos initiales.

Robert Marteau, extrait de Royaumes
in Royaumes Travaux sur la terre Sibylles, Orphée La Différence, 1997

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Le condamné à vivre ~ Jean-Pierre Duprey

Florian Nicolle

Portrait by Florian Nicolle

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Je cherche au fond de moi ce qu’y cacha la vie
quand elle me prit aux mains de ses yeux de pleureuse,
peut-être a-t-elle jeté l’existence de nuit
dont un cœur d’homme ne sent que la part malheureuse ?
C’est sûrement un sort qu’elle me mit dans la main
avec le don de vivre et de souffrir sans masque,
car le bonheur, dit-elle, n’a pas de nom humain,
il ne respire pas encagé dans un cœur,
c’est un oiseau malade d’être trop voyageur
et le toucher serait lui retirer son vol.
Et quand on l’imagine on sent qu’il est trop loin,
qu’il s’est cassé le cœur dans ses efforts de vivre,
qu’il ne marquera plus les pages d’aucun livre
et ne traduira plus la comédie du cœur.

Depuis longtemps il fait le jeu d’une autre vérité,
c’est une étoile déracinée de ses désirs…

Jean-Pierre Duprey, extrait de Premiers poèmes,
in Oeuvres complètes, Éditions Christian Bourgois, 1990.

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► voir  brève bio-bibiographie & choix de poèmes sur le site de Jean-Marc La Frénière

La dérivation ~ P. Claudel

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Que d’autres fleuves emportent vers la mer des branches de chêne et la rouge infusion des terres ferrugineuses ; ou des roses avec des écorces de platane, ou de la paille épandue, ou des dalles de glace ; que la Seine, par l’humide matinée de décembre, alors que la demie de neuf heures sonne au clocher de la ville, sous le bras roide des grues démarre des barges d’ordures et des gabarres pleines de tonneaux ; que la rivière Haba à la crête fumante de ses rapides dresse tout à coup, comme une pique sauvage, le troc d’un sapin de cent pieds, et que les fleuves équatoriaux entraînent dans leur flot turbide des mondes confus d’arbres et d’herbes ; à plat ventre, amarré à contre-courant, la largeur de celui-ci ne suffit pas à mes bras et son immensité à mon engloutissement.
Les promesses de l’Occident ne sont pas mensongères ! Apprenez-le, cet or ne fait pas vainement appel à nos ténèbres, il n’est pas dépourvu de délices. J’ai trouvé qu’il est insuffisant de voir, inexpédient d’être debout ; l’examen de la jouissance est de cela que je possède sous moi. Puisque d’un pied étonné descendant la berge ardue j’ai découvert la dérivation ! Les richesses de l’Ouest ne me sont pas étrangères. Tout entier vers moi, versé par la pente de la Terre, il coule.
Ni la soie que la main ou le pied nu pétrit, ni la profonde laine d’un tapis de sacre ne sont comparables à la résistance de cette épaisseur liquide où mon poids propre me soutient, ni le nom du lait, ni la couleur de la rose à cette merveille dont je reçois sur moi la descente. Certes je bois, certes je suis plongé dans le vin ! Que les ports s’ouvrent pour recevoir les cargaisons de bois et de grain qui s’en viennent du pays haut, que les pêcheurs tendent leurs filets pour arrêter les épaves et les poissons, que les chercheurs d’or filtrent l’eau et fouillent le sable : le fleuve ne m’apporte pas une richesse moindre. Ne dites point que je vois, car l’œil ne suffit point à ceci qui demande un tact plus subtil. Jouir, c’est comprendre, et comprendre, c’est compter.
À l’heure où la sacrée lumière provoque à toute sa réponse l’orbe qu’elle décompose, la surface de ces eaux à mon immobile navigation ouvre le jardin sans fleurs. Entre ces gras replis violets, voici l’eau peinte comme du reflet des cierges, voici l’ambre, voici le vert plus doux, voici la couleur de l’or. Mais taisons-nous : cela que je sais est à moi, et alors que cette eau deviendra noire, je posséderai la nuit tout entière avec le nombre intégral des étoiles visibles et invisibles.

Mars 1897

Paul Claudel, Connaissance de l’Est, Mercure de France, 1960

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