Le sang violet de l’améthyste ~ Louis Calaferte / John Taylor

(Extraits)

© Photo Alain Hamon

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À moi-même mystère.

Dans les rues du matin
sa joie sautillante, inaperçue des passants préoccupés.
Elle était l’éblouissement trouble de ce court fragment de liberté.

Poussière grise de la lumière de ce jour de pluie.

Le feu végète dans la cheminée.
La maison est un peu froide.
Il se pourrait que, dans ce cocon paralysé, nul d’entre nous n’existât réellement ; jamais n’eût existé.
En de tels jours d’enrobement narcotique, peut-être notre sensibilité est-elle conviée à imaginer celui des morts ?
C’est dimanche.

Venise — pétrifiée
fille du délaissement.
Elle était enfouie sous le duvet laiteux des fourrures, un immobile sourire dans les yeux.
Ruelles griffonnées où nous marchions seuls.
— Je me sens plus hautaine que la ville.
Premiers flocons d’une petite neige.

Qu’est-ce que comprendre ?
S’inverser.

Margelle de la nuit.

Avec ton clair visage, tes caressantes lèvres, ton pur regard, tes gestes gais de menteuse.

Mouvement sur le sol à peine perceptible, d’une apitoyante, émouvante lenteur ; maladresse dans une direction qui s’ignore, soudain se contrarie, se reprend, se reperd, s’obstine à se perdre, à se reprendre — sur le sol hostile, mouvement qui est imitation, parodie, essai ivre, toutefois persistant.
Infinitésimal signe de vie — qui lutte, obéit à sa pensée, à son vouloir, tente d’obtenir — quoi ? de vivre.
Un brusque déplacement, et c’est la mort.
Notre mort — qui est ce déplacement.

Louis Calaferte, Le Sang violet de l’améthyste, © Éditions Gallimard, 1998.

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From The Violet Blood of the Amethyst

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A mystery to myself.

In the morning streets
her bouncy joy, unnoticed by preoccupied passersby.
She was the suspicious dazzle of this short sequence of freedom.

Gray powdery light of this rainy day.

The fire barely burns in the fireplace.
The house is a little cold.
In this paralyzed cocoon, perhaps none of us really existed; never existed.
On such narcotic-coated days, is our sensibility perhaps summoned to imagine the day of the dead?
It’s Sunday.

Venice—petrified
daughter of neglect.
She was buried beneath the milky down of her furs, a motionless smile in her eyes.
Scribble-like alleyways where we walked alone.
—I feel haughtier than this town.
First flakes of a little snowfall.

What is understanding?
Inverting oneself.

Edge of the well that is night.

     With your luminous face, your caressing lips, the pure look in your eyes, your cheerful gestures of a liar.

Along the ground, a barely perceptible movement that is pitifully, touchingly slow; awkwardly heading in an unknown direction, then suddenly thwarted, correcting itself, losing its way again, stubbornly losing its way, correcting itself once again—on this hostile ground, movement that imitates, parodies, reels like a drunk, nonetheless persists.
Infinitesimal sign of life—struggling, obeying its mind, its will, attempting—what exactly? To live.
One abrupt move, and it’s dead.
Our death—which is that move.

Louis Calaferte

translated from the French by John Taylor, The Violet Blood of the Amethyst,
© Chelsea Editions, 2013.

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► À propos de John Taylor

► Un autre extrait de la traduction du Sang violet de l’améthyste paraîtra à l’automne 2012 dans le prochain Numéro de la revue The Black Herald.
► En ligne également sur plumepoetry

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2 réflexions sur “Le sang violet de l’améthyste ~ Louis Calaferte / John Taylor

  1. Loin de « Septentrion », goûtons ici une rafale de la face claire de Louis Calaferte.
    Passionnant de voir  » l’éblouissement trouble de ce court fragment de liberté  » devenir  » the suspicious dazzle of this short sequence of freedom « .

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