Un jour de ministère improductif

 

« Ce n’est pas une vie, n’est-ce pas ? Non, c’est une mascarade. Masque après masque, feuille après feuille… Le dépouillement n’est qu’une façon de se rendre plus visible. À soi-même.
Le plongeon de la pie en haut du cyprès. Non pas à cause de quelque objet miroitant mais parce que la lisibilité du paysage y invite. Les chances de se tromper sont moindres. Plongeon dans la clarté. Donnez-moi cette chance, je vous prie. »

Pierre-Albert Jourdan, extrait de L’Approche, Ed. Unes, 1984.

Trois contes ~ Michaël Gluck

© Photo Nunda Photo

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« Tirer le miel des pierres, et de l’huile des rochers plus durs.»
Bernard de Clairvaux

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C’est la fin des narcisses. Il marche. Les portes des maisons s’ouvrent. Il est Passeur. On l’accueille, il écoute par plaisir, pour être digne aussi du nom qu’on lui donne. Pour répondre à l’offrande par l’offrande, en s’effaçant pour laisser passer. C’est d’abord le voleur de légendes, celui qu’on appelle le braconnier. S’il braconne, son gibier est fait de fleurs, de lichens, d’herbes médicinales et de champignons. la eu chassé ; il avoue même avoir été viandard. Le goût du sang, du massacre ; un bon fusil. Et puis il y a eu les renards,les puants. Jusqu’à celui-là.

Le dernier renard. Pièges, collets, carabines, frondes, j’ai tout essayé, tout pratiqué, tout réussi. Comme si j’étais né pour ça, de la race des prédateurs, avec tous ces instruments de tuerie dans mon berceau. Ton Bernard de Clairvaux, celui-là, je l’ai un peu fréquenté moi aussi. Il disait que les arbres et les rochers vous enseignent plus que les livres. Sans forfanterie, cet enseignement-là, j’en ai tâté dès ma prime enfance, et j’y ai glané tous les prix. Quant aux renards, c’était la bonne action. On ne les clouait pas aux portes des fermes, eux, mais qui en tuait un, était un héros. Ysengrin n’ayant pas survécu au carnage, la gloire était retombée sur Renart. Fallait voir la traversée des villages avec la dépouille sur l’épaule. Les paysans te faisaient fête et c’est à qui te donnerait une poule, qui une douzaine d’oeufs, qui je ne sais quoi d’autre. Ce que le goupil n’avait pas volé te revenait de droit quand tu exposais son cadavre. Au piège ou au fusil, j’arrivais toujours près de la bête après la mort. Sauf cette fois là. L’animal glapissait, se débattait encore, tentait d’arracher la patte prise dans la mâchoire du piège. Il m’a vu arriver. Je n’avais rien, ni arme ni bâton, rien qu’un couteau dont je ne pouvais me servir qu’au risque d’être mordu dans un combat sordide.  Alors, j’ai dû prendre des pierres pour l’achever, frapper, ne pas m’arrêter de frapper tandis qu’il me regardait, et dans ses yeux j’ai su que j’étais devenu la Mort.
Le passeur franchit la frontière entre Lozère et Cantal, c’est toujours l’Aubrac. Il est attiré par une voix de femme vive et alerte, belle aussi en son hiver. Vous la rencontrerez si vous passez par là. Comme on écrivait dans les livres : elle a des doigts de fée et la parole d’or. Longtemps on m’a appelée Fatima. C’est un rôle que j’ai joué chez les Soeurs lors d’une représentation théâtrale de fin d’année. Théâtre, poésie, peinture, j’ai toujours aimé ça. Et la danse, pas les tutus et les chaussons, la danse, le bal. Au bal, il y avait les bagarres avec ceux de Nasbinals, je ne sais pas pourquoi, je ne sais même pas pourquoi, je ne sais même pas si on a su un jour pourquoi. Mais je m’égare. Vous m’avez demandé une histoire. Hélas, moi les histoires, je n’ai jamais su les raconter. Il y en a un qui savait.

[…]

Michaël Gluck, extrait de L’épreuve du paysage, in Les itinéraires littéraires en Lozère ~ Aubrac
Éditions Jacques Brémond, 1990.

Les hommes qui se retournent ~ Eugenio Montale

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Probablement

n’es-tu plus celle que tu as été
et c’est bien juste ainsi.
Il a gratté à fond, le papier émeri,
et sur nous toutes les lignes s’amenuisent.
Pourtant quelque chose fut écrit
sur les pages de notre vie.
Les mettre à contre-jour serait grossir ce signe,
former un hyéroglyphe plus grand que le diadème
qui t’éblouissait.
Tu n’apparaîtras plus à la porte
de l’aéroglisseur ou venant du fonds d’algues,
toi qui plongeais dans les rapides boueux
pour donner un sens au néant. Tu descendras
l’escalier roulant des temples de Mercure
parmi des cadavres masqués,
toi la seule vivante,
et sans me demander
si ce fut illusion, choix, communication,
et qui de nous était le centre
qu’on vise à l’arc, au tir forain.
Moi non plus je ne me le demande pas. Je suis
celui qui, un seul instant, a vu : cela suffit
à qui chemine en colonne comme
nous aujourd’hui si nous sommes encore
en vie ou si ce fut illusion de le croire. On glisse.

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Eugenio Montale, extrait de Satura  [Poèmes choisis 1916-1980, Poésie/Gallimard1999]

Southern Pacific ~ Paul Morand

© Photo Bingley Hall

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L’express de luxe coucher-de-Soleil
lace le pays
d’est en ouest.
Quinze wagons blindés
pareils à des sous-sols de banque
dans lesquels circulent les nègres amidonnés,
avec des plateaux pleins de glace,
frères des nègres qui portent des sorbets
sur les fresques de Tiepolo.
Quand le train passe,
l’on comprend tout le chagrin
que les maisons
ont
à être des immeubles.
Le wagon traverse des déserts rouges
et des déserts blancs
parsemés de cactus turgides
comme des asperges de cinq mètres, cannelées,
poilues,
quelquefois même avec des bras.
Il perfore des villes de zinc
et des villes de bois
tiré par la grande locomotive qui sonne
la cloche.
En entrant dans les gares
elle a un cri de la gorge
que Proust eût aimé,
avec son goût pour les voix enrouées.
Est-ce cela,
ou ce glas,
ou la pensée que l’automobile de l’amoureux,
n’ayant pas vu la tête de mort du passage à niveau,
s’est écrasée contre le chasse-pierres,
ou simplement
leur puissance en chevaux-vapeur
qui donne envie de pleurer
quand s’avancent
les locomotives du Southern Pacific ?
Elles ont des perles au cou ;
des mécaniciens gantés
les caressent.
Les machines sont les seules femmes
que les Américains savent rendre heureuses.

Paul Morand, Poèmes, Poésie/Gallimard, 1973.

L’abîme solaire ~ Paul Claudel

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En avril, précédé par la floraison prophétique de la branche de prunier, commence sur toute la terre le travail de l’Eau, âcre servante du soleil. Elle dissout, elle échauffe, elle ramollit, elle pénètre et le ciel devient salive, persuade, mâche, mélange, et dès que la base est ainsi préparée la vie part, le monde végétal par toutes ses racines recommence à tirer sur le fonds universel. L’eau acide des premiers mois peu à peu devient un épais sirop, un coup de liqueur, un miel amer tout chargé de puissances sexuelles, de même que les clairs éthers d’avril, les pâles verdures, les lumineuses floraisons du Cinquième Mois dans la fête infinie du sang frais, se foncent jusqu’à l’uniforme, jusqu’au sombre silence, jusqu’à la noire congestion de juin. Tout se détend, un soleil brouillé entre deux typhons est placardé dans le ciel fatidique de septembre. On pourrait écrire sur votre calendrier spirituel : Période de l’inquiétude, c’est fini et qu’est-ce qui va arriver ? Humeurs changeantes, accès de rage, désespoirs, ennuis, invasions du brouillard, à d’amères insinuations se mêlent des souvenirs incertains, ferveurs accablées, sanglots, bouffées, stupeurs, immenses crises de larmes après lesquelles on s’aperçoit que le paysage au lieu d’être éclairé par l’espérance ne l’est plus que par le souvenir. Et puis il est arrivé un matin que l’âme tout entière avec d’indicibles délices a frissonné sous un souffle sévère ! Rien n’est fini mais au contraire tout commence, c’est comme un coup de trompette ! et l’homme avec la nature apprend que le moment est venu pour lui de se dépouiller, non pas comme un malade qui se met au lit mais comme à un athlète qui se prépare à une lutte inexorable. Peu à peu en toutes choses l’élément fixe et pur l’emporte sur la chose précaire et trouble, le vent souffle et le ciel se nettoie, d’une force égale et continue, déplaçant un immense air, il souffle du même côté ! Les portes du Nord se sont ouvertes, le Règne de l’Esprit commence ! et tous les tuyaux de l’orgue l’un après l’autre, depuis les groupes de colonnes, depuis les faisceaux de canons, depuis les guirlandes de cannes et de flageolets jusqu’aux plus minces chalumeaux, entrent en jeu sous les poumons de la mer ! Il n’y a pas moyen de résister au ronflement général, tout ce qui est flûte piaule, tout ce qui est corde se tend, le sang brûle, la grande symphonie passe en tempête, et tout ce qui avait commencé par le désir se termine par le son ! Ah, pour répondre à ce souffle inépuisable, et la graine une fois en sécurité, la nature n’avait pas trop de cette prodigieuse accumulation de combustible, et sous la réquisition de la Banque elle liquide d’un seul coup tout son papier, il n’est valeur que de l’or ! Impossible de résister plus longtemps à la nécessité de l’évidence et refuser cette lumière en moi dont j’étais débiteur ! Je suis interrogé avec le feu et je m’accuse dans la flamme ! sous l’insistance de l’Esprit tout ce qui était existence en moi est devenu couleur et tout ce qui était action est devenu intelligence. Je ne survivrai pas éternellement à un monde mangé par la gloire ! De ce feu qui me détruit je suis passionnément complice. On a jeté tout, on marche sur les étoffes et les trésors et une longue fumée bleue s’échappe des écuries du soleil ! On a ouvert pour un après-midi les grilles des jardins de la Fable ! Plis sur plis, les montagnes et les vallées à perte de vue disparaissent sous un cimetière de pourpre. Et quand un souffle parfois agite ces cuves aveuglantes, le flanc des montagnes apparaît et l’on voit des monstres noirs au fond de l’abîme solaire.

Tokyo, Novembre 1926

Paul Claudel, extrait de L’oiseau noir dans le soleil levant, Gallimard,1929.