Souviens-toi…

L’horloge

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible ;
Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
À chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

Charles Baudelaire

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Un récit

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« cet homme, quelque part, — soulevé de terre, détaché du souffle —

cet être exsangue et désarticulé, dont je guide la descente oblique dans les plis d’un langage gluant et maculé de sperme, de sang, d’excréments — à peine a-t-il souffert, à peine a-t-il su qu’il aurait pu vivre…
est-il mort, souffre-t-il ?

— soupçonne-t-il, dans sa migration, son détournement infini, ce que l’écriture endure à sa place, — ce qu’elle endure, en nulle place, d’irréparable, jusque dans le soleil — et que tout ce qui la détruit la fait vivre — en érection, en insurrection, offerte, déchirée — et desserre nos dents comme une envie de mordre ou de vomir…»

Jacques Dupin, Extrait de Un récit

Pierre d’Aran ~ Dominique Sorrente

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Ce qui nous dresse et nous prend les mains,
un paysage, souvent le même,
se détournant de la journée à peine finie.
Il vient vers nous,
illuminé,
comme si déjà nous l’avions aperçu.

*

Pirogue sur les têtes anciennes.
Noire et noire dans les sables.

Le primitif s’est uni aux marcheurs
sur l’autre bord
où plus aucun îlien ne va.
Laissant les traces figurantes,
attendant l’éclaircie.

Posé devant les yeux, le doigt
d’un signe plombe la mer
au-dessus des milliers d’années de chaos.

*

Les habitants se sont assis en cercle
pour raconter l’histoire de leurs animaux.
Ceux-là ne séparent plus le ciel
et ne séparent plus la terre.
De mémoire, ils perpétuent des usages
dont la valeur s’est éloignée.

Il y a un grand châle au milieu des hommes.

Dominique Sorrente, Pierre d’Aran (extrait), La combe obscure,
Cheyne éditeur, 1985