Variation sur le rien ~ Giuseppe Ungaretti

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 VARIATION SUR LE RIEN

Ce rien de sable qui s’écoule
du sablier en silence et se pose,
et, fugaces, les traces en l’incarnat,
et l’incarnat s’éteignant d’un nuage…

Puis si la main renverse la clepsydre,
le mouvement recommencé du sable,
l’argentement tacite du nuage
aux premières lividités brèves de l’aube…

La main a retourné le sablier dans l’ombre
et de sable, silencieusement, le rien
qui s’écoule, est la seule chose qu’on entende
et, entendue, qui ne sombre dans le noir.

Giuseppe Ungaretti, extrait de La Terre promise
Traduction Philippe Jaccottet

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IL TE DÉVOILERA
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Reviens-moi, bel instant.

Jeunesse, parle-moi
en cette heure comme un gouffre.

Beau souvenir, assieds-toi un moment.

Heure de lumière noire dans les veines
et des stridulations muettes des miroirs,
des faux abîmes de la soif…

De la poussière plus profonde aveugle
le bel âge promet :

Avec cette tendresse des premiers pas, lorsque
le soleil aura touché
la terre de la nuit
et dénoué chaque fumée en fraîcheur,
en retournant au ciel plus pâle
il te dévoilera, le corps rieur.

Giuseppe Ungaretti, extrait Sentiment du Temps
Traduction Jean Lescure

in Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, Poésie/Gallimard, 2012

Territoires de Jean Follain

©  Photo Kent Shiraishifor National Geographic

© Photo Kent Shiraishi
for National Geographic

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DANS LE TEMPS

Au temps des innombrables suites
du roi Soleil
il avait gelé
une nuit sur la terre
l’homme après boire
avait essuyé sa moustache blonde
et la femme un peu regardé
les cristaux du givre
les siècles futurs attendaient
longue armée
au sommet des monts.

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Raven Spires_Glasgow

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CALOMNIE

Dans cette ville où le haras s’effrite
où pèle un mur d’hospice
la cheminée comme un guignol de cendres
la pelle à feu
et le dernier tison
sont témoins de flancs purs,
d’un cœur calomnié
dans la détresse obscure

Jean Follain, poèmes extraits de Territoires, Poésie/Gallimard, 2003

Jean-Marie Barnaud

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5.

Ne lancer
Sur l’eau vivace des jours
Rien d’autre
Qu’un filet aux mailles sombres
Est-ce cela
Dire juste

Est-elle fidèle
La plume de cendre
Qui comble sa page
De vermine

On en a bien assez déjà
Avec le balancier de bronze
Qui vous casse l’échine
Et peint ses marques guerrières
Sur la soie des visages

*

Déroute du poème
Sanglé dans son ordre
Il se raidit
Se gonfle de rondeurs
Comme un sexe de théâtre
Verrouille ses issues
Monte ses murs trop haut
Pour la saveur
Et le silence

*

[…]

*

Telle fut la soif
La plus ancienne
Devenir cette paille brisée
Ce fétu
Que le moindre souffle
Entraîne un peu plus loin
Ou encore un grain
Qui se défait
De tout le sable accumulé
Sur les parois du sablier

L’imprévoyance
Disait-on
Fait l’âme heureuse.

Jean-Marie Barnaud, extrait de  Aux enfances du jour, Cheyne, 1998.