Une fresque ~ Pascal Boulanger

Photo © Helder Reis

Photo © Helder Reis

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à Jean-Baptiste Para

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Retrait
actualité dans les livres lus

Le ciel surgit des draps cachés de la terre
un mot inonde l’horizon
une chevelure porte le feu

Ma voix dissone
je suis soudain très jeune
ou très vieux

Dans le présent du passé
le présent du présent
le présent du futur

Une onde de choc traverse les continents
les réverbères électriques
les crachats sur les trottoirs

C’est entendu                   c’est oublié

Aucun ordre ne transcende le hasard
& pourtant
l’aveugle voit
il joue des coudes à travers la paperasse

Il reste un espace blanc entre le lignes
un signe déchire
la trame usée du monde

Une pensée vit cachée
& s’oppose
au pathos social

Trompettes      sceaux       lacs infernaux
soufre & fléaux
une ruée de chacals déferle dans la ville
les musées affichent nos gestes

Dans la rue
j’étudie l’homo technicus
il souffle sur la lampe
son jugement comble l’attente et l’occupe

Avant le sensible était la réalité même
rosée       déluge       soleil d’aplomb
sur les poubelles

Le Dieu vivant veut la vie
_____________ pas la bienveillance

L’infini en acte chante la dame lointaine

À chaque instant
la beauté est la révolution

Une fresque plonge dans la lumière & l’eau.
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Pascal Boulanger,  Le lierre la foudre, Éditions de Corlevour, 2011

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► Voir aussi Pascal Boulanger sur Esprits Nomades, avec notamment les contributions de Nathalie Riera.

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Au fond du labyrinthe ~ Guy Goffette

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Je me souviens : tous passaient en courant
dans le couloir du métro, à gauche à droite,
tirant tirés, pressés pressant, et comme
dévorés par leur ombre. Ils couraient

les uns contre les autres, même visage même
nuit, et chacun était la nuit de l’autre
et tous comme les oiseaux foudroyés
que la tempête entraîne

vers l’étrave des forêts mortes, tous
comme un seul s’enfonçaient en eux-mêmes
dans ce grenier encombré de gravats
et de morts, où trône et triomphe

le grand miroir blanc des aveugles.

*

L’un d’eux parfois levait un bras lourd
et c’était comme l’appel d’un noyé,
l’ultime tentative pour saisir
au-dessus des remous de la foule

le fil invisible qui lui eût rapporté
des profondeurs du temps un éclat de sa vie
ou le sens de la terre en cet instant
que tout se défigure et prend une autre voix,

mais toujours comme la vague brutale
une rame bondée rejetait le pêcheur
parmi les ombres soulevées sur la rive,
les vivants et les morts, vite

qui se retournent dans la poussière des jours.

*

Et tous ainsi continuaient leur course, tête
baissée comme après la débâcle ou pareils
aux bêtes sous le joug, poursuivant
dans le dessin d’un pas, le sillon d’une affiche,

Dieu sait quelle trace du bonheur interrompu,
la maille des premiers jours peut-être
quand le ciel se confondait avec la terre, leur corps
avec celui des arbres et leurs paroles

avec la voix des dieux — Souviens-toi, disaient-ils
pour eux-mêmes, souviens-toi quand nous mangions
de tous les fruits sans amertume et comme
nous chantions d’un même souffle avec les oiseaux.

— Je me souviens seulement d’un ciel sans fond.

Guy Goffette, extrait de Dilectures et autres chansons
Un manteau de fortune, suivi de L’adieu aux lisières et de Tombeau du Capricorne
Poésie/Gallimard, 2014

William Cliff, d’Orient

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Un labeur cadencé toujours recommencé
une répétition sans cesse répétée
le marteau qui bourre l’étoupe dans la coque
en frappant le burin fiché entre les planches
un bruit continuel repris de jour en jour
la fumée le tabac les cartes sur les tables
le rejet de l’urine et des fientes puantes
la lune qui revient dans le vagin des femmes
les ferronniers obscurs et les cardeurs de laine
le fil relancé dans l’eau poissonneuse
cette onde à nouveau court mousser sur les récifs
pendant que les marcheurs arpentent la jetée
repassant sur leurs pas pour retourner au Fort
le soleil qui arrive au sommet de sa course
et déjà redescend dans l’oubli du couchant
et le tram traversant les quartiers misérables
et les retraversant dans l’un et l’autre sens
refrappant de son gong pour se frayer passage
et la ville et la mer et l’animal et l’homme
sans trêve reprenant d’identiques besognes
et le jour et la nuit les mois et les années
tournant le même tour autour du monde entier
et la roue sans détour parmi les nébuleuses
sans voir tout ce qui souffre ou la minute heureuse
qui fut celle goûtée sur un lit hasardeux
par deux amants se roulant dans l’amour honteux

William Cliff, extrait de En Orient, Deuxième partie (4)
America, suivi de En Orient, Poésie/Gallimard, 2012

100.

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« À son plus haut degré d’excellence, la poésie saisit parfois ces instants
où les plateaux de la balance s’équilibrent, où sur le fil de l’épée comme
à la pointe de la rame les contraires se concilient.  Elle le reproduit avec
une tonalité incomparable, celle d’une très ancienne
sagesse à l’intérieur
de laquelle s’épanche et jaillit la jubilation enfantine.

Le sentiment de la peur y manifeste sa présence, celui de la certitude aussi,
et  l’interrogation et  la mémoire  dialoguent ensemble, tandis que le vif,
au centre de ses trois âges, peut s’entretenir en paix avec les morts. Il est
devenu semblable à Janus aux deux visages, ou encore, comme certains
arachnides, il se trouve doté de multiples yeux qui lui révèlent simultanément
tous les aspects de la route.»

Cristina Campo, Les Impardonnables

Janus