Le cauchemar de Jean ~ John Taylor

Christ of the Abyss

._

__ … et me prosterne à Ses pieds. « Retire cette dague d’entre Tes dents, m’écrié-je. Parle. » Mes ongles creusent dans la poussière poudreuse, ce qui me fait tousser. Puis, je m’agrippe  à Sa robe. Ma langue est sèche, couverte de croûtes ; ma gorge brûle. « Es-Tu mort ? Es-Tu simplement une statue ? » Pour toute réponse, Ses seuls pieds creux, de bronze. Dans Ses artères aucune pulsation, sous Sa peau aucun tressaillement musculaire.
___Vaines, mes suppliques.
___ J’ai besoin d’une main affectueuse sur mon épaule — cela suffirait peut-être. Ou ferait du moins passer le temps jusqu’à ce que je rassemble mon courage.  Du temps passe en effet, et quand je lance de nouveaux appels, avouant échecs et méfaits, Il retourne Sa main droite. Sept  étoiles  sont  tatouées sur  Sa paume. Quelle constellation dois-je y discerner ? Quelle initiation y voir ? « Donne-moi du Temps à défaut de me répondre à l’instant, L’imploré-je. »
___ Puis, tandis que j’essaie de prendre Sa main dans la mienne d’en étudier la géométrie mystique, Il la retire, en l’air lui fait décrire un cercle jusqu’à ce que les sept étoiles de Sa paume se transforment, dans le mouvement giratoire, en un heptagone parfait qui tourne sur son axe, brillant comme un chandelier devant la nuit noire insondable.
___  Je continue de Le questionner — sur les étoiles, sur la mécanique céleste, les chandeliers, les candélabres. S’agit-il pour nous de simples passe-temps, devant Son silence ?
___ Pour toute réponse, Il m’indique des bougies allumées sur une longue table étroite. Quelle révélation dois-je y voir, y contempler, me demandé-je, alors que, seul dans la lumière faible et vacillante, je reste assis  à déchiffrer une langue pour laquelle n’existent  aucun lexique,  aucune grammaire,  aucune pierre de Rosette, ni même quelques encoches dans une cire en train de fondre ? Serais-je prêt, s’il le faut, à affronter les vertigineux entrecroisements d’un palimpseste, avec ses oracles obscurs venus traverser des grands livres de comptes, des calendriers, des chroniques de bataille ? Prêt à sacrifier mes propres mots dans ma quête des Siens ?
___ Les flammes des bougies s’éteignent — un souffle soudain venu de Ses lèvres. La table lentement se soulève du sol poussiéreux, flotte — une lévitation improbable que j’accepte néanmoins. S’effacent tous ces accessoires et décors humains.
___ Au moment qui me semble être celui de la fin d’une première épreuve, je regarde Sa main droite — toujours maintenue au-dessus de moi — qui se referme sur les étoiles tatouées, les cachant, réduisant toute géométrie à une intuition, ou à un désir. Ce sera — je le crains — notre unique rencontre.
___ En effet, elle a pris fin. Il a disparu, la massive statue de bronze réduite à présent à un simple trait de couleur, un mirage, comme ces points noirs que l’on voit après avoir fixé le soleil.
___ Plus rien ne bouge. Plus rien d’autre n’existe

dans le vaste et ancien

désert qui s’étend devant moi — que l’éclat aveuglant de mes illusions.

___ À présent, plusieurs jours après ce cauchemar, l’idée

« d’écrire avec cette étendue à l’esprit.»

Apocalypse.

John Taylor, extrait de La Fontaine invisible, Tarasbuste, coll. Terre vaste, 2013
(Traduit de l’américain par Françoise Daviet)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s