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Anselm Kiefer Tannhäuser

Anselm Kiefer
Tannhäuser

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« Et nous souffrons — pour quelle genèse d’avant la genèse ? quelle apocalypse d’après l’apocalypse ? — nous endurons une civilisation des écritures ruisselantes, des cendres étoilées. Une civilisation de l’avortement,  sans autre floraison que son propre avortement. Nous vivons l’heure fatidique et fourbue, l’heure à vif au premier coup de l’horloge.  Pour quelle finitude ? quelle impossible espérance de soi et des autres lorsque le néant se fait détermination ordinaire de l’être ? Voici les astres faméliques, les offrandes stériles : un peu plus de survie, un peu plus de solitude. Voici nos corps dévitalisés, comme unique refuge et ultime tendresse portée aux choses de ce temps.

Car ce n’est que cela, l’Histoire : cette incapacité de l’homme à éventrer son propre discours, cette récitation maladive de la chute.»

Jacques Phytilis, in Homère : une leçon de ténèbres ?
(Revue SUD 64/65, 1986)

Le sentiment d’être seul ~ Patrick Laupin

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Pour Jean-Louis Baudry

[…]

Alors celui qui écrit éprouve la force secrètement tendue d’un temps violemment replié sur lui-même entre l’aphasie et la parole première. Pourquoi sans doute rien ne me bouleverse autant qu’un enfant dessinant sur le sol à l’aide d’une baguette de bois d’inintelligibles lettres confiées à la lumière, cette missive secrète qui nous sépare autant qu’elle nous désigne. Effectuation touchante du temps au moment de sa saisie-dispersion par le rythme. Quand le silence est atteint chaque lettre bascule dans la plénitude de son vide.

L’inscription n’est pas plus parole, qu’expression, c’est presque un transit de fluide, la pensée du rien dans la pesanteur des forces concrètes du monde, l’être s’incarne quand l’oubli réémane, non en tant que contenu mais style, phrasé, rythme.

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Chaque mot franchissant de lointains abîmes, de grandes quantités de silence marchent à pas patients dans les phrases, se répercutent sur la paroi des phonèmes, creusent les lettres à l’interne comme de l’air dévale entre les arches.

Chaque phrase comme écrite sous dictée, sans contrainte, révélée par l’abandon libre de ce temps où l’on ne pense jamais à soi, où ce que l’on fait ne se pense jamais extérieurement au moment de le faire. Non pas hypnose mais vision lucide que révèle distinctement le flot silencieux du souffle.

Je n’ai jamais cherché à donner un nom à ce que je faisais le faisant, à sortir de moi lorsque m’appelle une phrase, toute ma vie accordée seulement à la patience de suivre l’air qui évide chaque phrase, chaque mot, chaque lettre et en nomme par avance l’horizon, les contours.

Pourquoi je retrouve la vision concrète du livre dans une feuille que je ramasse sur les pavés, le fluide marbré et fluant de sa couleur grise, le jaune passementé du sensitif argent de son isolement. L’or, la gloire, le parchemin, les trois lyriques où le siècle dernier perdit sa voix.

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Mais qui est encore digne de sacré quand un peu d’amertume s’éloigne avec la force stylite des rivières, quand le soir pâle descend sur nos épaules avec la force incoercible d’un monde qui s’égare, ne répond rien, quand une pluie de choses impassibles voile la splendeur divine ancienne.

Les choses que l’air porte dans la voix on rêve depuis toujours de les connaître.

Mais dans la langue il n’y a personne, il faut aimer pour traverser son voile.
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Patrick Laupin, Le sentiment d’être seul (1996) – Extrait.
in Poésie. Récit. Éditions Comp’Act, coll. Scalène, 2001.