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Au commencement était la peur, puis la résistance à l’objet de la peur,
ensuite le verbe, le secret et les autres occurrences.
(Je mets
le chant côte à côte avec l’illusion , où il vous plaît de les placer.)

René Char, À un sérénité crispée (1951)

Déposition en justice ~ Carlos Drummond de Andrade

Photo © Helder Reis

Photo © Helder Reis

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Je demande pardon d’être
le survivant.
Pas pour longtemps, bien sûr.
Tranquillisez-vous.
Mais je dois confesser, reconnaître
que je suis survivant.
S’il est triste/comique
de demeurer assis à l’orchestre
quand le spectacle est terminé
et qu’on ferme le théâtre,
il est plus triste/grotesque de rester en scène,
acteur unique, sans rôle,
quand le public déjà s’en est retourné
et que seuls les cafards
circulent parmi les miettes.

Notez bien : ce n’est pas ma faute.
Je n’ai rien fait pour être
survivant.
Je n’ai pas supplié les hautes instances
de m’épargner aussi longtemps.
Je n’ai tué aucun de mes compagnons.
Si je ne suis pas sorti violemment,
si je me suis laissé aller à rester, rester, rester,
ce fut sans intention seconde.
On m’a lâché ici, voilà tout,
et tous s’en sont allés, un à un,
sans prévenir, sans me faire un signe,
sans dire adieu, tous s’en sont allés.
(Il y eut ceux qui en rajoutèrent en silence.)
Je ne me plains pas, je ne leur reproche rien.
Assurément ils n’avaient pas prémédité
de me laisser livré à moi-même,
perplexe,
désentraillé.
Ils n’ont pas remarqué qu’il en resterait un.
C’est bien cela. Je suis devenu, ils m’ont fait devenir
sur-vivant.

S’ils s’étonnent que je sois en vie,
je précise : je suis en survie.
Quant à vivre, à proprement parler, je n’ai pas vécu
sinon en projet. Ajournement.
Calendrier de l’année suivante.
Je n’ai jamais eu conscience d’être en vie
lorsqu’autour de moi ils étaient tant à vivre ! tellement.
Quelquefois je les ai enviés. D’autres fois, j’avais
pitié de voir tant de vie s’épuiser à vivre
tandis que le non-vivre, le survivre
duraient, en perdurant.
Et je me mettais dans un coin, dans l’attente,
contradictoirement et simplement,
que vînt l’heure de
vivre aussi.

Elle n’est pas venue. J’affirme que non. Tout n’a été qu’essais,
tests, illustrations. La vraie vie
souriait au loin, indéchiffrable.
J’ai laissé tomber. Je me suis rassemblé
de plus en plus, coquille, dans ma coquille. Maintenant
je suis survivant.

Un survivant dérange
plus qu’un fantôme. Je le sais bien : moi-même
je me dérange. Le reflet est une preuve féroce.
J’ai beau me cacher, je me projette,
je me renvoie, je me provoque.
Rien ne sert de me menacer. Je reviens toujours,
tous les matins je me reviens, je vais et viens
avec l’exactitude du facteur qui distribue les mauvaises nouvelles.
La journée entière est consacrée
à vérifier mon phénomène.
Je suis là où ne sont pas
mes racines ni ma route :
là où je suis resté,
insistant, réitéré, affligeant
survivant
de la vie que je n’ai pas encore
vécue, j’en jure par Dieu et par le Diable, non, pas vécue.

Tout  étant avoué, quelle peine
me sera-t-elle infligée, ou quel pardon ?
Je soupçonne que rien ne peut être fait
en ma faveur ou défaveur.
Il n’existe pas de technique
pour faire, défaire
le non-fait infaisable.
Si je suis survivant, je suis survivant.
Il convient de me reconnaître cette qualité
qui finalement en est une. Je suis le seul, comprenez-vous ?
d’un groupe très ancien
dont il n’y a plus souvenir sur les trottoirs
ni sur les écrans.
Le seul à demeurer, à dormir,
à dîner, à uriner,
à trébucher, même à sourire
en de rapides occasions, mais je vous assure que je souris,
tout comme en cet instant je suis en train de sourire
de ce que je suis — délectation ? — survivant.

Il ne s’agit que d’attendre, voulez-vous bien ?
que passe le temps de la survivance
et que tout se résolve sans scandale
par-devant la justice indifférente.
Je viens de noter, et sans surprise :
on ne m’entend pas, au sens de : comprendre,
et il n’importe guère qu’un survivant
vienne raconter son affaire, se défendre
ou s’accuser, tout revient à la même
et nulle chose, si blanche.

Carlos Drummond de Andrade, Les impuretés du blanc
in La machine du monde et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2005
Traduit du portugais (Brésil) par Didier Lamaison

 

Variation sur le rien ~ Giuseppe Ungaretti

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 VARIATION SUR LE RIEN

Ce rien de sable qui s’écoule
du sablier en silence et se pose,
et, fugaces, les traces en l’incarnat,
et l’incarnat s’éteignant d’un nuage…

Puis si la main renverse la clepsydre,
le mouvement recommencé du sable,
l’argentement tacite du nuage
aux premières lividités brèves de l’aube…

La main a retourné le sablier dans l’ombre
et de sable, silencieusement, le rien
qui s’écoule, est la seule chose qu’on entende
et, entendue, qui ne sombre dans le noir.

Giuseppe Ungaretti, extrait de La Terre promise
Traduction Philippe Jaccottet

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IL TE DÉVOILERA
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Reviens-moi, bel instant.

Jeunesse, parle-moi
en cette heure comme un gouffre.

Beau souvenir, assieds-toi un moment.

Heure de lumière noire dans les veines
et des stridulations muettes des miroirs,
des faux abîmes de la soif…

De la poussière plus profonde aveugle
le bel âge promet :

Avec cette tendresse des premiers pas, lorsque
le soleil aura touché
la terre de la nuit
et dénoué chaque fumée en fraîcheur,
en retournant au ciel plus pâle
il te dévoilera, le corps rieur.

Giuseppe Ungaretti, extrait Sentiment du Temps
Traduction Jean Lescure

in Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, Poésie/Gallimard, 2012