Les os des morts ~ Gabriela Mistral

Miika Järvinen

Photo © Miika Järvinen

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Los huesos de los muertos
hielo sutil saben espolvear
sobre las bocas de los que quisieron.
¡ Y éstas no pueden nunca más besar !

Los huesos de los muertos
en paletadas echan su blancor
sobre la llama intensa de la vida.
¡ Le matan todo ardor !

Los huesos de los muertos
pueden más que la carne de los vivos.
¡ Aun desgajados hacen eslabones
fuertes, donde nos tienen sumisos y cautivos !

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Les os des morts
savent poudrer d’une glace subtile
les bouches de ceux qui aimèrent.
À tout jamais il les empêche d’embrasser !

Les os des morts
jettent leur blancheur à la pelle
sur la flamme brûlante de la vie.
Ils lui tuent toute ardeur !

Les os des morts
ont un pouvoir plus grand que la chair des vivants.
Car bien qu’épars ils sont de durs chaînons
qui nous retiennent, soumis et captifs !

Gabriela Mistral, extrait de Desolación (1922)
in D’amour et de désolation, Editions Orphée  La Différence, 1989

Traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Couffon

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► Un autre poème ICI, du même recueil

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Parallaxes ~ Lionel Jung-Allégret

Photo © JC Bonachera

Photo © JC Bonachera

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L’aube était soudain venue, blanche comme une colline touchée
par une neige de passage.

Il y avait des apparitions dans la blancheur, des formes passantes,
des appels inachevés sous un soleil de craie comme des traînées de
volts dans un cœur qui s’étreint.

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… cela a commencé il y a longtemps ; c’était là, imperceptiblement ; si éloigné, ou si proche, que l’on devine seulement un sillage effacé, comme une fumée presque invisible dans le ciel ;

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C’est une heure de solitude. Presque une fissure. Aux marges de
la lumière. Une absorption dans les lignes du silence.

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On croit assister à la naissance de la vie : une impression
effrayante de déjà-vu …

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on ne sait s’il s’agit de la naissance d’un vide, ou de son retrait ; on dirait de la lumière sans lumière, absorbée par sa propre distance ; ça n’est presque rien, un souffle sur le visage, qui parfois s’en détache, pas toujours, s’attarde, pareil à l’air froid après la dissipation de l’ombre ;

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Le vent se pose

l’herbe le dénoue
l’apaise

un temps.

Celui d’une distance où le regard abrupt se perd et s’enroule dans
un sifflement de gréement céleste. Avant de faire face. Avant de
retrouver la chair mangée par le sable.

Un temps.

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on ne perçoit qu’un  fugitif aplat, comme une salissure ancienne  diluée dans  la couleur ; on pourrait ne pas s’y arrêter ; c’est une  question d’habitude ; il suffirait de détourner le regard ; d’en chasser la gêne comme celle d’un grain sur la cornée ; ce n’est peut-être que cela ; un reflet …

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Lionel Jung-Allégret, extrait de Parallaxes, Al Manar Éditions Alain Gorius, 2013 / Interventions Joël Leick

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► Un autre extrait de Parallaxes sur Terres de Femmes & Note de lecture par Angèle Paoli.
► voir aussi, du  précédent recueil, Écorces

Trois poèmes de Yeats

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QUE VIENNE LA NUIT

Elle vivait dans l’orage et les querelles,
Son âme avait un tel désir
De ce que la fière mort peut apporter
Qu’elle ne pouvait supporter
Le bien commun de la vie,
Mais elle vivait telle un roi
Emplissant le jour de ses noces
D’étendards et de flammes,
De trompettes et de timbales,
Et du canon impétueux
Pour congédier le temps
Et que vienne la nuit.

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Subversion © Miriam Sweeney

Subversion © Miriam Sweeney

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L’AUBE

Je voudrais être aussi ignorant que l’aube
Qui contemplait de là-haut
Cette vieille reine mesurant une ville
Avec l’épingle d’une broche,
Ou les hommes décrépits qui observèrent
Depuis leur pédantesque Babylone
La course des planètes insouciantes,
Et les étoiles blêmir au passage de la lune,
Prirent leurs tablettes et firent des calculs ;
Je voudrais être aussi ignorant que l’aube
Qui se dressa simplement, son chariot chatoyant branlant
Sur les épaules brumeuses des chevaux ;
Je voudrais être — car le savoir n’est qu’un fétu de paille —
Aussi ignorant et exubérant que l’aube.

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Photo © Ilivo Kandaveli

Photo © Ilivo Kandaveli

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UNE MÉDITATION EN TEMPS DE GUERRE

D’une pulsation des artères,
Tandis que j’étais assis sur cette vieille pierre grise
Sous le vieil arbre brisé par le vent,
Je sus que l’Unique est animé
Et l’Humanité un fantasme inanimé.

William Butler Yeats, Après un long silence – Editions La Part commune, 2013.
Traduction Guy Chain

Valéry Larbaud ~ Scheveningue morte saison

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Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés,
Nous avons longuement bu des boissons anglaises ;
C’était intime et chaud sous les rideaux tirés.
Dehors le vent de mer faisait trembler les chaises.

On eût dit un fumoir de navire ou de train :
J’avais le cœur serré comme quand on voyage ;
J’étais tout attendri, j’étais doux et lointain ;
J’étais comme un enfant plein d’angoisse et très sage.

Cependant, tout était si calme autour de nous !
Des gens, près du comptoir, faisaient des confidences.
Oh, comme on est petit, comme on est à genoux,
Certains soirs, vous sentant si près, ô flots immenses !

Valéry Larbaud, Les poésies d’A. O. Barnabooth