Faire avec ~ Lionel-Édouard Martin

LES ÉTOILES

La terre, un os, et les étoiles, des os. L’équarrissage a commencé depuis longtemps ; ça brûle au cœur, racle la chair, l’humide y perd sa source : et tout va le pas des couteaux dans la plaie, fouillant à foulées fauves l’arbre et la mer, les mots, les lèvres, jusqu’à la coque du squelette et jusqu’à la consonne rendue sourde au murmure.

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LA NUIT

Nuit. L’étoile ouvre la bouche. Écoute : rien, ni chant ni parole, et que font-ils là-haut les morts qui n’ont plus l’usage du sommeil ni de l’amour, que font-ils dans la nuit quand on voudrait les entendre parler, raconter la vie désentravée de la chair et des mots quotidiens ? Que font-ils là-haut dans l’univers épandu comme un lait sans pis ni terme — dites, que faites-vous, mes morts, dans ce qui n’a ni commencement ni fin mais coule dans rien qui le contienne ? — Je suis là qui vous scrute, avec mon buste, avec mes membres, avec la pluie, le vent, sur mon visage et sur mes paumes ; muets cruels, mes morts : j’attends l’élargissement, là-haut, pareil au vôtre, et vous ouvrez la bouche, étoiles, mais vous ne dites rien.

Lionel-Édouard Martin, extrait de Faire avec, Soc & Foc, 2015.
Illustré par Nelly Buret.

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88.

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Écrivant,  ce  n’est  pas  tant  que  l’on donne  aux  autres :
on prend, bien plutôt, mais pour rendre — comme, acharné,
rend sa proie, sans besoin du leurre,  l’oiseau de poing  dans
la paume pulsative du fauconnier.

Lionel-Édouard Martin, Brueghel en mes domaines
________________ ___Petites proses sur fond de lieux

Nativité cinquante et quelques ~ Lionel-Édouard Martin

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____« Cette certitude qu’ils vont venir. Pas qu’ils viendront, qu’ils vont venir. Ce soir, même, et pas un autre soir. Ce sont des choses qui s’éprouvent, personne ne pourrait les expliquer. Dès ce matin je l’ai su. Mon petit doigt ; l’intuition, comme ils disent. On le sent dans son corps mais il faut avoir le corps fait pour : un corps qui sent, qui ressent ; le corps qu’on m’a donné, qui est poreux. Il absorbe — une éponge. Je l’entends certaines fois prendre sa goulée comme un qui mange sa soupe en aspirant. C’est ça ma vieille couenne : elle mange le monde en aspirant ce qui l’entoure. Et celui qui mange comme un glouton il se bourre d’air au point d’en être enflé comme la vache pleine d’herbe humide et l’estomac lui fait mal tant qu’il n’a pas roté. Moi c’est pareil, je me gonfle du malheur des hommes — mon air, mon herbe humide : le malheur des hommes. Après je boite, j’ai de la douleur partout. Des cannes pour aller droit ; pour marcher, même, pour simplement marcher.
____Après ils me disent : Mais prends donc mon mal que j’en ai plein le corps. Mais enlève-moi cette saloperie, c’est rien pour toi, tu poses les mains dessus, hop ça s’en va, tu me l’arraches comme on arrache un clou. Pour partir, ça part, oui. Mais un oiseau qui s’envole d’un arbre, où va-t-il sinon dans un autre arbre ? Alors leur mal, il va brancher ailleurs comme une pintade qu’on dérange et qui criaille et au final c’est moi le nouvel arbre où le mal va fienter, me griffer le liège, faire de son corps une espèce de tumeur sur mon écorce comme ont les ormes, les chênes, les peupliers. La loupe, comme on dit — mais c’est moi qu’elle prend, qu’elle grossit de douleurs, moi l’homme-orme, l’homme-chêne, l’homme-peuplier ; qu’elle prend tant et si bien que mon corps, mangé par les bouffioles, qu’il se bouge tout de guingois : on œil en déséquilibre, une boule opaque, gluante, de gui…»

Lionel-Édouard Martin, extrait de Nativité cinquante et quelques,
Editions Le Vampire Actif, coll. Les Séditions, 2013, pp 97-98

De vague en vague ~ Lionel-Édouard Martin

© Photo Justine Martin

Première vague ~ Haïti, Janvier 2002

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La retourner, l’île gant : chair dessus à brûler dans le temps bleu, peau vers  la pierre, l’oeil, la braise intérieure. L’arbre fondra comme doigt de glace, puisant tout sens dans son inexistence, soluble en mer ligneuse alors, naufrageuse repentante,

Écume écrite

Au fusain dans sa paume.

[…]

Porteuse, en équilibre sur sa tête, d’une grappe de paniers neufs, celle qui marche à plein sol paraît légère de son faix d’osier tressé : une phrase, fût-elle riche d’épithètes, ne lui pèserait pas plus, qu’elle tournerait dans sa bouche comme on chantourne du bois. Non qu’elle parle, ni fredonne : silence au creux des paumes et de la gorge où s’ensouche (on croit) la pièce d’or porte-bonheur. Ella va, taiseuse, parmi la parole de l’île, alphabet en essaim posé sur son front retombant jusqu’aux lombes, souteneuse d’archipels comme caparaçonnée, de buste en cap, de mots réalisés.

[…]

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Quatrième vague ~  Martinique,  Mai – Juillet 2002

Ulysse parle :

« Paroles adultes, dire de grand, amour ou commandement, rire à la taverne parmi le vin bourru, constellent d’îles nouvelles l’entour de l’île d’enfance, comme les mois de canicule parsèment d’îles rousses les visages naïfs aux longs yeux de mer,  — font archipel, à jets de passerelles entre les mots éploient un continent  — versent de la terre dans la vague, et toute vie humaine, qu’est-ce d’autre en somme que de la glèbe gagnée sur les eaux, dont l’herbe garde en tête les marées fouisseuses de mangroves, langue insinuée dans le moindre trou de crabe…

Ithaque, Ithaque en ma mémoire intacte […] »

Qui va de vague en vague, liant d’écholalies, au large des baies, des golfes et des passes, les lieux sans nom ni mémoire de la mer :

Le thon lisseur d’eaux,

Créateur d’îles par le seul incarnat de son œil s’il mire, faisant surface, les terres sans hommes ni sans barques…

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Lionel-Édouard Martin, extraits de Ulysse au seuil des îles, Ibis rouge, 2004

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Ulysse parle ici, aussi et dans l’anse de Terres de Femmes.
► Recension du recueil, sur le site De Litteris

L’escalier ~ Lionel-Édouard Martin

                            © Photo Zak Ezzati

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L’escalier se tient debout parmi la solitude.

Vrac de ferraille.
Colimaçon de rouille, base à l’appui du sol, et nul
étage où conduire – mais précipice de pluie noire.
Grand chien parvenu jusqu’au terme des marches,
en haut de l’escalier humant la route et le manger de
ciel amer
– au plus haut degré de la spire.
Humant le ciel – manger amer :
grand chien tout en haut de la vrille et du nombril.
Quêtant l’étoile, ciel noir comme un lambeau de
nuit.
Mais il n’y a pas d’astre ; et jour de pluie sur la
forge sans feu.

À ses marges – une cour emplie de ferraille –, l’atelier
de  soudure  héberge  un  escalier  tournant  tout  de
métal : rebut d’un bateau désarmé, d’une habitation
fondue, qu’un chaudronnier dépècera, faisant jaillir un
essaim d’abeilles  de  la rampe et des marches. Économie
d’espace ?  il  est debout parmi les autres choses : brouettes,
jantes de roues,  fers à béton, mécanismes. Un de ces chiens
errants – chien noir des  terrains  vagues – est allé tout
en haut,  curieux du vide et  flairant le ciel  noir.

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Un grand chien noir en haut d’un escalier.
La mort compacte et noire en haut de ce non-lieu.
Tour native, ombilic.
Vertèbres sans matière, arbre sans pulpe ni saison.
La maison morte – où les pas des vivants pleins de
bruits ?
Le bateau mort – naufrage abrupt de pluie noire.
Ce qu’il hume en regardant le ciel – l’odeur des
vieilles chairs.
De la semelle et de l’habit qui fredonne.
Et les voix murmurant vers les êtres.

Gueule  ouverte à  la  pluie,  la bête halète. On la croirait
debout,  quasi  verticale, corps à  l’appui  des derniers
degrés.  Flancs  palpitants sous  le respire.  Grand chien
noir à jamais pris de faim,  de soif amères. L’air parcourt
ses flancs sans épuiser son creux. On imagine très peu de
chair sous  la peau – juste  de quoi nourrir un cri plaintif,
à peine audible.

Pluie noire et plainte continue, pluie dans la pluie.
Rien  ne peut s’accomplir en ce moment  d’arrêt.
Presque une inertie – que ces flancs mouleurs de
vide, palpitant sous la pluie.

Grand chien noir mouleur de pluie.
Saisir dans sa poitrine la pluie noire et l’ascension
brisée.
La rupture au milieu des rebuts.

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Telle est la solitude à mi-chemin du ciel.

[…]

Lionel-Édouard Martin, extrait de Avènement des ponts, Tarabuste, 2012.