Fragments ~Pierre-Albert Jourdan

ors dans la brume

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Il n’y a plus d’ombre. Une seule larme où tremble un monde.

Si peu de miel à cette heure que les ruches s’emplissent de cris absurdes.

Ai-je grandi ? Je suis seul sur cet équilibre de pierres d’où j’embrasse tout le décor. Mais qui a brossé tant de verdeur ? Je suis seul. Le peuplement du soleil envahit jusqu’à mon nom. J’ai grandi. Je suis heureux.

La lumière tisse son châle de frissons.

Le moment où l’esprit s’habille de stupeur. Moi, rendu aux traces, à l’arête de la pierre. Moment trop aiguisé pour que la parole en sorte indemne.

Ces tons de rose sur les façades lointaines, sur l’arête du mont, ces traces sur la neige, brindilles de pattes autour d’un peu de terre découverte, ces haies d’oiseaux sur la route, ouvrent une porte dans le froid et nous restons sur le seuil, incapables d’entrer, retranchés de ce monde où nous avions pris pied en conquérants. La distance soudain nous refoule à laquelle nous restons aveugles.

L’hiver nettoie, sa rudesse laisse mieux apparaître les constantes du paysage. Ce vertige éternel lisible dans le sommeil de la vigne.

Ceux qui n’oublient pas les incessantes mutilations infligées à cette terre rendent volontiers hommage à la cinglante nudité du ciel. Là-haut, le soleil tourne sa bague et attend d’inhumer les morts, leur monnaie liquéfiée dans la gorge. L’herbe bleue murmure une autre condition. Le chemin n’est pas fermé.

Nommer cette joie serait l’égarer.

Cette lumière n’est pas faite pour l’opulence, elle irait ainsi jusqu’à l’écœurement. Elle est faite pour la nudité.

Pierre-Albert Jourdan, extrait de Fragments (1961 – 1976)
The Straw Sandals : Selected Prose and Poetry,  Chelsea Editions, 2011
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La maison ocre

© Pierre Ricou – Les Gonelles en hiver

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There is no more shadow. A single teardrop in which a world trembles.

So little honey at this time of day when the beehives fill with absurd shouting.

Have I grown ? I am alone atop theses balanced rocks from which I gaze over all the scenery. But who has painted up all this vitality ? I am alone. The people of the sun invade everything in me, even my name. I  have grown. I am happy.

The light weaves its shawl of shivers.

A moment when the mind is draped in stupor. I am back looking for traces, at the top age of the rock. A moment too acute for words to come out unscathed.

These shades of pink on the fronts and sides of houses in the distance, and on the mountain ridge; these delicate tracks in the snow, twiggy feet around a little covered dirt; theses brid-filled hedges along the road — all these open into the cold and we remain on the threshold; incapable of crossing it, in retreat from a world in which we gad gained a foothold as conquerors. Suddenly the distance drives us back, pens us up inside four walls, establishes a happy medium to which we remain blind.

Winter cleans up. Its redeness better reveals the constant features of the landscape. An eternal vertigo legible in the slumber of the wineyard.

Those who do not forget the incessant mutilation inflected on this earth more willingly pay tribute to the scathing nudity of the sky. Up there the turns its ring on his finger and waits to bury the dead, their coins liquefied in their throats. The blue grass whispers another state of being. The path is not closed.

To give a name to this joy would be to mislay it.

This light is not made for opulence; it would otherwise end up making us sick. It is made for nudity.
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Pierre-Albert Jourdan, from Fragments
The Straw Sandals: Selected Prose and Poetry, Chelsea Editions, 2011
Translated by John Taylor

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Le sang violet de l’améthyste ~ Louis Calaferte / John Taylor

(Extraits)

© Photo Alain Hamon

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À moi-même mystère.

Dans les rues du matin
sa joie sautillante, inaperçue des passants préoccupés.
Elle était l’éblouissement trouble de ce court fragment de liberté.

Poussière grise de la lumière de ce jour de pluie.

Le feu végète dans la cheminée.
La maison est un peu froide.
Il se pourrait que, dans ce cocon paralysé, nul d’entre nous n’existât réellement ; jamais n’eût existé.
En de tels jours d’enrobement narcotique, peut-être notre sensibilité est-elle conviée à imaginer celui des morts ?
C’est dimanche.

Venise — pétrifiée
fille du délaissement.
Elle était enfouie sous le duvet laiteux des fourrures, un immobile sourire dans les yeux.
Ruelles griffonnées où nous marchions seuls.
— Je me sens plus hautaine que la ville.
Premiers flocons d’une petite neige.

Qu’est-ce que comprendre ?
S’inverser.

Margelle de la nuit.

Avec ton clair visage, tes caressantes lèvres, ton pur regard, tes gestes gais de menteuse.

Mouvement sur le sol à peine perceptible, d’une apitoyante, émouvante lenteur ; maladresse dans une direction qui s’ignore, soudain se contrarie, se reprend, se reperd, s’obstine à se perdre, à se reprendre — sur le sol hostile, mouvement qui est imitation, parodie, essai ivre, toutefois persistant.
Infinitésimal signe de vie — qui lutte, obéit à sa pensée, à son vouloir, tente d’obtenir — quoi ? de vivre.
Un brusque déplacement, et c’est la mort.
Notre mort — qui est ce déplacement.

Louis Calaferte, Le Sang violet de l’améthyste, © Éditions Gallimard, 1998.

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From The Violet Blood of the Amethyst

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A mystery to myself.

In the morning streets
her bouncy joy, unnoticed by preoccupied passersby.
She was the suspicious dazzle of this short sequence of freedom.

Gray powdery light of this rainy day.

The fire barely burns in the fireplace.
The house is a little cold.
In this paralyzed cocoon, perhaps none of us really existed; never existed.
On such narcotic-coated days, is our sensibility perhaps summoned to imagine the day of the dead?
It’s Sunday.

Venice—petrified
daughter of neglect.
She was buried beneath the milky down of her furs, a motionless smile in her eyes.
Scribble-like alleyways where we walked alone.
—I feel haughtier than this town.
First flakes of a little snowfall.

What is understanding?
Inverting oneself.

Edge of the well that is night.

     With your luminous face, your caressing lips, the pure look in your eyes, your cheerful gestures of a liar.

Along the ground, a barely perceptible movement that is pitifully, touchingly slow; awkwardly heading in an unknown direction, then suddenly thwarted, correcting itself, losing its way again, stubbornly losing its way, correcting itself once again—on this hostile ground, movement that imitates, parodies, reels like a drunk, nonetheless persists.
Infinitesimal sign of life—struggling, obeying its mind, its will, attempting—what exactly? To live.
One abrupt move, and it’s dead.
Our death—which is that move.

Louis Calaferte

translated from the French by John Taylor, The Violet Blood of the Amethyst,
© Chelsea Editions, 2013.

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► À propos de John Taylor

► Un autre extrait de la traduction du Sang violet de l’améthyste paraîtra à l’automne 2012 dans le prochain Numéro de la revue The Black Herald.
► En ligne également sur plumepoetry