Antonio Machado ~ À un vieux monsieur distingué

A un viejo y distinguido señor.

Te he visto, por el parque ceniciento
que los poetas aman
para llorar, como una noble sombra
vagar, envuelto en tu levita larga.
El talante cortés, ha tantos años
compuesto de una fiesta en la antesala,
?¡qué bien tus pobres huesos
ceremoniosos guardan!?
Yo te he visto, aspirando distraído,
con el aliento que la tierra exhala
?hoy, tibia tarde en que las mustias hojas
húmedo viento arranca?,
del eucalipto verde
el frescor de las hojas perfumadas.
Y te he visto llevar la seca mano
a la perla que brilla en tu corbata.

Antonio Machado

© Photo Helder Reis

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Je t’ai vu, dans le parc couleur de cendre
qu’aiment les poètes
pour pleurer, errer comme une ombre
pleine de noblesse, emmitouflé dans ta longue redingote.
L’attitude courtoise, que tu t’es composée,
il y a tant d’années, dans l’antichambre d’une fête,
comme ils la gardent bien
tes pauvres os cérémonieux !
Je t’ai vu, aspirant,  l’air distrait,
avec l’haleine qu’exhale la terre
— aujourd’hui, tiède après-midi où un vent humide
arrache les feuilles fanées — ,
de l’eucalyptus vert
la fraîcheur des feuilles parfumées.
Et je t’ai vu porter ta main desséchée
à la perle qui brille sur ta cravate.

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Antonio Machado,  Galeries, Gallimard NRF 1973 (rééd. 2008).
Trad. Sylvie Léger et Bernard Sesé.

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Lorand Gaspar ~ La maison près de la mer

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Rigueur des vents dans la rouille du temps
odeur de feu que respirent les herbes
le même couteau dans le noir du coeur
l’ouvre à ce qui passe et sans nom demeure —

j’écoute le vent
les grands coups d’aile du corps invisible
mêlés à la mer, aux arbres et aux toits

à tout ce qui dans mon corps bat, ressent, respire
levant les eaux, fouillant les fonds —
brassant les feuilles de la pensée

toute cette eau amassée, pliée, rompue, précipitée
claquements de portes, la plainte étirée d’un pin

d’un très vieux pin courbé près duquel autrefois
des passants qu’on disait sages ou saints
poètes ou fous méditaient sur un balcon de brumes —

entre eux et l’inimaginable
quelques battements du coeur.

Lorand Gaspar, La maison près de la mer II, Patmos et autres poèmes, Gallimard, 2001.

Tchicaya U Tam’si ~ Contre-destin

Terre d’Afrique, Arnold Livingstone
Acrylique sur toile

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À la hauteur des vents
hisser les poitrails
tout sauvegarder
le rire blanc
et le soleil rouge et natal

ébène ebony blues
chant toujours rage

Il n’y a plus de soleils couchants
Il y a l’herbe vorace
Il y a le feu plus vorace
les peines poilues des bras pauvres
les transes
mimées
quelle agonie

j’aurais pu être sicaire
au service de la reine ngalifourou
je n’ai même pas eu cet alibi

je confesse
j’ai eu des vices
mais ai-je pu
supporter
qu’on batte les enfants
leurs pères et mères
devant les uns les autres

me voici aux limbes de toutes souffrances
bossu
quelle audace m’a ouvert les bras ?
avec les tempes crevées

par des longitudes onéreuses
il ne faut pas l’amour
qui ne gagne à la race

ô mes expédients
et j’ai encore chiné
non laissez-moi aimer sammy

de toutes mes forces
je tourne le dos aux voluptés
laissez-moi vivre pour vous

mais non
pauvre
l’encens le pus on s’étonne

j’ai trimé mes jeunesses
j’ai dû faire le fou
pour mon premier gain
une coqueluche
j’ai paré ma gorge d’éclats de verre multicolores
j’ai souhaité le coup de pied au cul de la chance
mon deuxième gain
une petite vérole du cervelet

et je ne sais plus comment me sauver
j’ai rêvé de revenir ainsi
dans mon village
les yeux derrière des verres fumés
il m’a fallu craindre mon sorcier

j’ai sauté à la mer
avec mes insomnies charnelles

j’ai le sel plein la tête

ce soir armer mon peuple
contre son destin
il le faut pour ne nommer après
d’un chiffre d’or
il a gagné la mort
vive l’amour

Tchicaya U Tam’si, extrait de Le mauvais sang, P.J. Oswald, 1955.

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► Tchicaya U Tam’si, bio-biblio sur Wikipedia

► Pour une entrée en matière dans son oeuvre : recension de Béatrice Bloch sur Fabula.org à propos de l’ouvrage de Arlette Chemain-Degrange et Roger Chemain, De Gérald Félix Tchicaya à Tchicaya U’Tam’si

 ► Sur la récente publication des œuvres de Tchicaya U’ Tam’si aux éditions Gallimard, voir la présentation de Frédéric Fiolof sur La marche aux pages.

Amin Khan, parole en archipel.

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Ô sang gourmand
tu parles comme un ruisseau

où les amies se morfondent
et grattent leurs mandolines

où les oiseaux fondent
dans un ciel d’enclume

où les gorges se font soudain
douces et mesquines

*

Ma part de trouble
est celle d’un autre
veinée d’or et d’acier

elle se tient au bord
de mon corps chevauché
à l’os du chagrin

elle est arabe et indienne
elle implore et ignore
alors qu’elle est mienne

Amin Khan, extrait de Arabian Blues, MLD, 2012

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Henri Émilien Rousseau,
Cavalier de l’Atlas

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Il y a ce temps gagné
de fièvre longue et d’odeurs animales
et cette immense gorge qui râle de désir
absolu
et ces soldats perdus
aux yeux fardés de noir

et puis soudain ce jour pâle
vide de sens
et cette plaine blanche qui lève
à l’horizon perdu

[…]

Vanité de l’aube grise
qui laisse boire encore
le drap rouge d’un homme sans nom
et la lumière incertaine
de la chair ouverte de l’ennemi

et puis soudain le silence argenté
des doigts endeuillés
dénouant la soie salie
du foyer piétiné dans la nuit

Amin Khan, extrait de Archipel Cobalt, MLD, 2010

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► Amin Khan (éléments biographiques)
► D’autres poèmes sur Terres de Femmes et sur le site du Scriptorium