Umberto Saba ~ Cendres

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Cendres
de choses mortes, de maux perdus,
de contacts ineffables, de soupirs
muets ;

vives
flammes, auprès de vous elles m’entraînent en acte
pour que, d’inquiétude en inquiétude, je m’avance aux lisières
du sommeil ;

et au sommeil,
par ces liens tendres et passionnés
qu’ont la mère et son bambin,  en vous, cendres
je m’enfouis.

L’angoisse
cet écueil du passage, je la désarme. Comme un bienheureux
sur le chemin du paradis,
je monte l’escalier, je fais halte devant une porte
où je sonnais autrefois. Le temps
a cédé d’un coup.

_______________ Je me sens,
dans la peau et l’âme d’alors,
dans la lumière qui foudroie ; au cœur
une joie s’abat, aussi vertigineuse
que la fin.

________ Mais je ne crie pas.
________________________ Muet,
je quitte les ombres pour l’immense empire.

Umberto Saba, extrait de Parole (– Ultime cose – Mediterranee – Uccelli – Quasi un racconto) – Oscar Mondadori, 1966
Traduction © Valérie Brantôme, 2016

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CENERI

Ceneri
di cose morte, di mali perduti,
di contatti ineffabili, di muti
sospiri;

vivide
fiamme da voi m’investono nell’atto
che d’ansia in ansia approssimo alle soglie
del sonno;

e al sonno,
con quei legami appassionati e teneri
ch’ànno il bimbo e la madre, ed a voi ceneri
mi fondo.

L’angoscia
insidia al varco, io la disarmo. Come
un beato la via del paradiso,
salgo una scala, sosto ad una porta

a cui suonavo in altri tempi. Il tempo
ha ceduto di colpo.

_______________Mi sento,
con i panni e con l’anima di allora,
in una luce di folgore; al cuore
una gioia si abbatte vorticosa
come la fine.
________ Ma non grido.
________________________Muto
parto dell’ombre per l’immenso impero.

Umberto Saba, da Parole – Ultime cose – Mediterranee – Uccelli – Quasi un racconto, Oscar Mondadori, 1966

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► Sur Saba, lire  Les couleurs du temps et la nostalgie des simples (Esprits Nomades), avec une autre autre traduction du poème ci-dessus.
► Sur Enjambées fauves : Trieste Amai

Umberto Saba ~ Trieste

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J’ai traversé toute la ville.
Puis j’ai pris un raidillon,
d’abord très fréquenté, désert plus avant,
fermé par un muret :
un petit coin où seul
je m’assieds ; et on dirait que là où il s’achève,
s’achève la ville.

Trieste porte une grâce
rebelle. Si elle séduit,
elle est telle un mauvais garçon, âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour faire cadeau d’une fleur ;
elle est comme un amour
tout empli de jalousie.

Depuis ce raidillon, je découvre chaque église,
chacune de ses rues, qu’elles mènent à la plage fourmillante
ou bien à la colline où, sur la crête
pierreuse, s’accroche la dernière des bâtisses.
Alentour
enserrant toute chose
un air étrange, un air de tourment,
l’air de la terre natale.

Ma ville, partout vivante,
possède son petit coin juste à ma mesure, fait pour ma vie
méditative et retirée.

Umberto Saba, extrait de Le chansonnier
Traduction © Valérie Brantôme, 2013
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TRIESTE

Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo :
un cantuccio in cui solo
siedo ; e mi pare che dove esso termina
termini la città.

Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore ;
come un amore
con gelosia.

Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.

Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.

La mia città che in ogne parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.

Umberto Saba, da Il canzoniere, Einaudi, 1961

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► Umberto Saba sur Esprits Nomades
► Une autre traduction sur Terres de Femmes
Il canzoniere, recueil complet en version originale
► Sur Enjambées fauves : Amai / Cenere (Cendres)

Amai ~ Umberto Saba

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J’aimai

J’aimai les mots qu’aucun autre
n’osait. Amour toujours, la rime
m’enchanta,
la plus ancienne et difficile au monde.

J’aimai la vérité gisant dans les tréfonds,
presque un songe oublié que la douleur
se redécouvre pour amie. Le cœur l’aborde
dans la crainte, et elle, ne le quitte plus.

Je t’aime, toi qui m’écoutes, comme j’aime l’atout
gardé en main pour la fin du jeu.

Umberto Saba, extrait de Le Chansonnier
Traduction © Valérie Brantôme, 2013

La grande bataille4_Treborf

Amai 

Amai trite parole che non uno
osava. M’incantò la rima fiore
amore,
la più antica difficile del mondo.

Amai la verità che giace al fondo ,
quasi un sogno obliato, che il dolore
riscopre amica. Con paura il cuore
le si accosta, che più non l’abbandona.

Amo te che mi ascolti e la mia buona
carta lasciata al fine del mio gioco.

Umberto Saba, da Il Canzoniere, Einaudi, 1961

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► voir aussi, du même auteur : TriesteCeneri (Cendres)