Hommage à Góngora ~ Robert Marteau

Photo © MarcinSasha

Photo © MarcinSasha

 

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Jeune marin, vos tempes bleu de ciel,
Dans la mer vos mains guettent les étoiles,
L’arbre où la pomme et le poisson se meuvent,
Le chariot plein de sacs, le cheval, le filet ;
Des mailles la rivière qui s’enfuit ;
Un serpent dans le foin ; une nasse
De perdreaux ; vos doigts dans le sable
Tracent les signes de la fortune.

Marin si jeune que  l’herbe est bleue
Quand poind la rosée ; la neige s’abîme
Dans un brasier de chardons : marin,
Marin, m’aimez-vous, moi qui m’abîme dans les flammes,

Moi qui tresse à vous attendre des paniers de soucis,
Mes chevilles dans la mer, mes cheveux
Dévastant la vigne, nouant au cou des chèvres
La cordelette qui étrangle ?

M’aimez-vous, marin qui brûlez dans le sel ?
Attendrai-je au coin de l’oseraie
Jusqu’à l’automne rouge vos pas
Sur la cendre des feux de camps ?

Le noroît qui secoue les baies
Et les nids renversés dans l’aubépine
Au galop d’un cheval gagne les prairies de neige
Où ma tête qui saigne laisse vos initiales.

Robert Marteau, extrait de Royaumes
in Royaumes Travaux sur la terre Sibylles, Orphée La Différence, 1997

Attilio Bertolucci ~ Emmène-moi avec toi

Emmène-moi avec toi

Emmène-moi avec toi dans le matin vif
les reins brisés l’oeil éveillé appuyé
à tes flancs de femme qui chemine
comme elle fait l’amour

les derniers jours de l’hiver sont là
qui baignent nos mains et les cheminées
fument plus que de rigueur en une
saison aussi tiède,

mais laisse aller à leur ruine
économie et sobriété,
laisse se consumer les réserves
de la ville et de la nation

pourvu que dans le ciel assombri, puis
l’éclaircie d’un soleil revigoré,
nous ayons su nous trouver
là où font halte la vie et la mort,

midi étincelle, feuille de métal
devenue bleue désormais
sans résidus et dessus
marchent de calmes oiseaux, sans voler.

Attilio Bertolucci, extrait de Voyage d’hiver
Traduction © Valérie Brantôme, 2013

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rai de lumière

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Portami con te

Portami con te nel mattino vivace
le reni rotte l’occhio sveglio appoggiato
al tuo fianco di donna che cammina
come fa l’amore,

sono gli ultimi giorni dell’inverno
a bagnarci le mani e i camini
fumano più del necessario in una
stagione così tiepida,

ma lascia che vadano in malora
economia e sobrietà,
si consumino le scorte
della città e della nazione

se il cielo offuscandosi, e poi
schiarendo per un sole più forte,
ci saremo trovati
là dove vita e morte hanno una sosta,

sfavilla il mezzogiorno, lamiera
che è azzurra ormai
senza residui e sopra
calmi uccelli camminano non volano.

Attilio Bertolucci, da  Viaggio d’inverno, Garzanti, Milano, 1984

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► Sur l’auteur, aux éditions Verdier, qui ont publié l’entier recueil (trad. Muriel Gallot)

David Mourão-Ferreira ~ Les dernières volontés

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Laisse la fleur tranquille,
la mort dans le tiroir,
et le temps sur la marche.

Tu la connais, la marche :
le septième degré
au-dessus du palier :
celle qui grince quand tu passes ;
qui était la cachette
du paquet de tabac
fumé sans qu’on te voie…

Laisse la fleur tranquille.

Et sans murmure. Laisse
le temps sur la marche
la mort dans le tiroir.

Tu connais le tiroir :
le premier sur la gauche,
qui est toujours fermé.
Qui a jeté la clé
dehors par la fenêtre ?
dans le combat de la haine,
on détruit, obstinés,
sans trêve, les portraits !

Laisse la fleur tranquille.

La fleur ? Tu ne la connais pas.
Je sais. Ni moi. Personne.

Laisse la fleur tranquille.

Ne dis rien. Ecoute.
Tu n’entends pas la marche ?
Qui monte l’escalier ?
Comme il vient lentement !
Si lentement il monte…
Ne dis rien. Ecoute :
c’est à coup sûr quelqu’un,
qui apporte la clé.

Laisse la fleur tranquille.

David  Mourão-Ferreira (1927-1996)
Traduction Cécile Lombard

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As últimas vontades

Deixa ficar a flor,
a morte na gaveta,
o tempo no degrau.


Conheces o degrau:

o sétimo degrau
depois do patamar;
o que range ao passares;
o que foi esconderijo
do maço de cigarros
fumado às escondidas…


Deixa ficar a flor.


E nem murmures.Deixa
o tempo no degrau,
a morte na gaveta.
Conheces a gaveta:
a primeira da esquerda,
que se mantém fechada.
Quem atirou a chave
pela janela fora?
Na batalha do ódio,
destruam-se,fechados,
sem tréguas,os retratos!


Deixa ficar a flor.


A flor? Não a conheces.
Bem sei.Nem eu.Ninguém.

Deixa ficar a flor.


Não digas nada.Ouve.
Não ouves o degrau?
Quem sobe agora a escada?
Como vem devagar!
Tão devagar que sobe…
Não digas nada.Ouve:
é com certeza alguém,
alguém que traz a chave.


Deixa ficar a flor.

David Mourão-Ferreira, Œuvre complète publiée chez Presença.

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► Autres poèmes (en portugais)
► NB : une traduction du même poème (trad. Michelle Giudicelli) est publiée dans l’Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000) aux Editions Poésie/Gallimard, 2003

Lorenzo Calogero ~ Dur paysage

Dur paysage
comme les habitations primitives
des peuples du berceau.
Arbres, qui plient par enchantement
sur leurs racines
comme pour faire disparaître leur ombre,
calices qui ploient au cœur
comme s’ils voulaient, de peu, goûter
au triomphe de leur mort,
denses et amples mystères
qui franchissent la cime des arbres.
Adviennent des mythes secrets,
témoins les étoiles
qui surgiront au couchant.
Ils nourrissent des herbes
qui ont le goût des morts et de visions
sans joie, des hommes tordus
inclinés sur leur ombre
dont on ne peut reconnaître
l’humain simulacre.
La route s’étire inerte
en horizons infinis
désireuse de rejoindre
les étoiles, où des champs infinis
habitent par-delà cette terre
dans une solitude infinie.
La voix de mort passe en chaque chose
elle n’a pas de limites, reléguée
aux tréfonds de nos passions.
Cette vie peu à peu s’éteint
jusqu’à disparaître comme un oracle,
un ultime horizon.
Ce pesant sacrifice
qu’aujourd’hui la terre endure !
Aujourd’hui et à jamais.
L’éclaircie, miracle des collines.
On ignore où cela commence
où cela finit.
Son apparence restaurée
est toujours de retour.

Lorenzo Calogero, extrait du recueil Poco suono (1933-1935)
Traduction © Valérie Brantôme, 2013

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Paesaggio duro

Paesaggio duro
come le primitive abitazioni
dei popoli della culla.
Alberi che si piegano per incanto
sulle loro radici
come a far scomparire la loro ombra,
calici che si piegano in un punto
quasi volessero assaporare
il trionfo della lor morte,
ampi densi segreti
che trascorrono le cime degli alberi.
Si compiono miti arcani,
testimoni le stelle
che apariranno sul tramonto.
Aprovigionano erbe
che sanno di morti, di visioni
non liete uomini adunchi
chini sulle loro ombre
di cui non può riconoscersi
il lor simulacro umano.
La via si stende inerte
per orizzonti infiniti
desiderosa di ricongiungersi
con le stelle, con gli infiniti campi
che abitano oltre di questa terra
in solitudine infinita.
La voce di morte trascorre in ogni cosa
e non ha confine, relegata
nel fondo delle nostre passioni.
Questa vita si spegne pian piano
sino a sparire come un oracolo,
un ultimo orizzonte.
Denso sacrificio
ch’oggi soffre la terra!
Oggi e sempre.
Miracolo de’ colli la rischiara.
Non si sa quale sia l’inizio,
quale sia la fine.
La sua rinnovata apparenza
ritorna sempre.

Lorenzo Calogero, tratto da  Poco suono (1933-1935), Poesie,
Rubettino Editore, 1986, a cura di Luigi Tassoni


► Un autre poème de Calogero sur EF : Lettres d’Amour
►Site consacré au poète (en italien) Lorenzo Calogero
► D’autres poèmes en double traduction sur Imperfetta Ellisse (traduction anglaise par John Taylor)

Umberto Saba ~ Trieste

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J’ai traversé toute la ville.
Puis j’ai pris un raidillon,
d’abord très fréquenté, désert plus avant,
fermé par un muret :
un petit coin où seul
je m’assieds ; et on dirait que là où il s’achève,
s’achève la ville.

Trieste porte une grâce
rebelle. Si elle séduit,
elle est telle un mauvais garçon, âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour faire cadeau d’une fleur ;
elle est comme un amour
tout empli de jalousie.

Depuis ce raidillon, je découvre chaque église,
chacune de ses rues, qu’elles mènent à la plage fourmillante
ou bien à la colline où, sur la crête
pierreuse, s’accroche la dernière des bâtisses.
Alentour
enserrant toute chose
un air étrange, un air de tourment,
l’air de la terre natale.

Ma ville, partout vivante,
possède son petit coin juste à ma mesure, fait pour ma vie
méditative et retirée.

Umberto Saba, extrait de Le chansonnier
Traduction © Valérie Brantôme, 2013
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TRIESTE

Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo :
un cantuccio in cui solo
siedo ; e mi pare che dove esso termina
termini la città.

Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore ;
come un amore
con gelosia.

Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.

Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.

La mia città che in ogne parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.

Umberto Saba, da Il canzoniere, Einaudi, 1961

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► Umberto Saba sur Esprits Nomades
► Une autre traduction sur Terres de Femmes
Il canzoniere, recueil complet en version originale
► Sur Enjambées fauves : Amai / Cenere (Cendres)