Cesar Vallejo ~ Poemas del Exilio/Poèmes de l’Exil

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Entre el dolor y el placer…

Entre el dolor y el placer median tres criaturas,
de las quales la una mira a un muro,
la segunda usa de ánimo triste
y la tercera avanza de puntillas;
pero, entre tú y yo,
sólo existen segundas criaturas.

Apoyándose en mi frente, el día
conviene en que, de veras,

hay mucho de exacto en el espacio;
pero, si la dicha, que, al fin, tiene un tamaño,
principia ¡ay! por mi boca,
¿quién me preguntará por mi palabra?

Al sentido instantáneo de la eternidad
corresponde
este encuentro investido de hilo negro,
pero a tu despedida temporal,
tan sólo corresponde lo inmutable,
tu criatura, el alma, mi palabra.

Cesar Vallejo, in Poemas humanos (Poemas del exilio, 1923-1937)

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Photo © Sergio Larrain

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Entre la douleur et le plaisir…

Entre la douleur et le plaisir s’interposent trois créatures,
dont la première regarde un mur,
la deuxième a l’esprit rempli de tristesse
et la troisième avance sur la pointe des pieds ;
mais entre toi et moi,
n’existent que des secondes créatures.

Le jour qui vient frapper mon front
admet qu’en vérité
il y a dans l’espace beaucoup d’exactitude ;
mais si le bonheur, qui, finalement, a un volume,
commence, hélas ! par ma bouche,
qui s’inquiètera de ma parole ?

Au sens instantané de l’éternité
correspond
cette rencontre investie de fil noir,
mais à ton adieu temporel
ne correspond que l’immuable,
ta créature, l’âme, ma parole.

César Vallejo, Poèmes humains (Poèmes de l’Exil, 1923-1937)
Traduction François Maspero, Points Poésie 2014, Édition bilingue

Portholes ~ John Taylor

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ouvrir le hublot

ta main dans le vent
aussi sûre que n’importe quel œil
pour ce qui doit être vu

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nulles pensées de la fin
sauf celle-ci

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ayant laissé
tout

derrière

la source bleue

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Peinture © Caroline François-Rubino

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open the porthole

your hand in the wind
good as any eye
for what must be seen

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no thoughts
of the end

except this

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having left
everything

behind

the blue source
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John Taylor, Hublots / Portholes – L’Œil ébloui, 2016 (édition bilingue)
Traduction Françoise Daviet
¨Peintures Caroline François-Rubino

Inspiration ~ Octavio Paz

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I

Ombres du jour blanc
contre mes yeux. Je ne vois
rien hormis le blanc.
L’heure blanche. L’âme
affranchie du désir et de l’heure.

Blancheur des eaux mortes,
œil ouvert, heure aveugle.
Frotte ton silex, mémoire, flambe
contre l’heure et son ressac,
mémoire, flamme nageant.

2

Détaché de mon corps, détaché
du désir, je retourne au désir,
à la mémoire de ton corps. Je retourne.
Et ton corps flambe en ma mémoire,
et flambe en ton corps ma mémoire.

Corps qui fut Dieu, qui fut corps embrasé,
Dieu qui fut corps et fut corps déifié,
or il n’est plus que mémoire
d’un corps délié d’un autre corps :
ton corps est mémoire de mes os.

3

Ombre solaire sombre faucille
cerne la cécité de mes sources
dénoue le nœud scie le désir
éteins l’âme exténuée

Mais la mémoire démembrée nage
de ses naissances à son néant
toute montée de son avènement
elle nage outre remous et mandement

Elle nage contre le nul
_______________Ardeur de l’eau
Langue de feu scintille l’eau
Pentecôte mot sans mots

Sens privé de sens Penser
Non pensé qui mémoire transfigure
Le reste est brassée d’étincelles.
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Octavio Paz,  Versant Est

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Aspiración, Poème en V.O.

L’avènement ~ Jorge Luis Borges

Cuevas de Altamira_Enrique Viola

Photo © Enrique Viola

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C’est moi, qui fus dans la tribu à l’aube.
Étendu dans mon coin de caverne,
Je luttais pour plonger dans les obscures
Eaux du sommeil. Des spectres d’animaux
Blessés par la flèche et sa pointe d’os
Mêlaient l’horreur aux ténèbres. une chose,
L’exécution, peut-être, d’un serment,
Un rival trouvé mort dans la montagne,
L’amour, peut-être, une pierre magique,
M’avait été donnée. Je l’ai perdue.
Dévastée par les siècles, la mémoire
Garde, seuls, cette nuit et son matin.
J’étais désir et peur. Soudainement
J’entendis le bruit sourd, interminable,
D’un troupeau qui passait à travers l’aube.
Mon arc de chêne, mes flèches aiguës,
Je les laissai pour courir à la brèche
Ouverte tout au fond de la caverne.
Et je les vis alors. Braise rougeâtre,
Cornes cruelles, échines montueuses,
Laine obscure comme les yeux mauvais
Qui me guettaient. Ils étaient des milliers.
Ce sont les bisons ai-je dit. Le mot
n’avait pas jusque-là franchi mes lèvres,
Mais je sentis que tel était leur nom.
C’était comme de n’avoir jamais vu,
Comme d’avoir été aveugle et mort
Avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne voulus pas que d’autres profanent
Ce pesant fleuve de bestialité
Divine, et d’ignorance et d’orgueil,
Indifférent comme sont les étoiles.
Ils piétinèrent un chien sur le chemin ;
Ils auraient fait de même avec un homme.
Puis j’ai dû les peindre dans la caverne
En ocre et vermillon. Ils furent alors
Les Dieux du sacrifice et des prières.
Je n’ai pas dit le nom d’Altamira.
Nombreuses furent mes formes et mes morts.

Jorge Luís Borges,  La proximité de la mer, Une anthologie de 99 poèmes
nrf Gallimard, 2010 – Trad. Jacques Ancet

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El advenimiento

Soy el que fui en el alba, entre la tribu.
Tendido en mi rincón de la caverna,
pujaba por hundirme en las oscuras
aguas del sueño. Espectros de animales
heridos por la esquirla de la flecha
daban horror a las tinieblas. Algo,
quizá la ejecución de una promesa,
la muerte de un rival en la montaña,
quizá el amor, quizá una piedra mágica,
me había sido otorgado. Lo he perdido.
Gastada por los siglos, la memoria
sólo guarda esa noche y su mañana.
Yo anhelaba y temía. Bruscamente
oí el sordo tropel interminable
de una manada atravesando el alba.
Arco de roble, flechas que se clavan,
los dejé y fui corriendo hasta la grieta
que se abre en el confín de la caverna.
Fue entonces que los vi. Brasa rojiza,
crueles los cuernos, montañoso el lomo
y lóbrega la crin como los ojos
que acechaban malvados. Eran miles.
Son los bisontes, dije. La palabra
no había pasado nunca por mis labios,
pero sentí que tal era su nombre.
Era como si nunca hubiera visto,
como si hubiera estado ciego y muerto
antes de los bisontes de la aurora.
Surgían de la aurora. Eran la aurora.
No quise que los otros profanaran
aquel pesado río de bruteza
divina, de ignorancia, de soberbia,
indiferente como las estrellas.
Pisotearon un perro del camino;
lo mismo hubieran hecho con un hombre.
Después los trazaría en la caverna
con ocre y bermellón. Fueron los Dioses
del sacrificio y de las preces. Nunca
dijo mi boca el nombre de Altamira.
Fueron muchas mis formas y mis muertes.

Jorge Luis Borges