Keats

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Vers écrits dans les Highlands après une visite au pays de Robert Burns

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Il y a de la joie à fouler d’un pas lent une plaine silencieuse,
où pour la patrie s’est livrée bataille quand la gloire était victorieuse ;
il y a du plaisir sur la lande arpentée par les Druides d’antan,
là où les manteaux gris ont en bruissant balayé les vertes orties ;
il y a de la joie en tout lieu renommé de longtemps,
neuf aux pas, bien que la fable ait été contée mille fois.
Il y a une joie  plus profonde encore que toutes, plus grave au fond du cœur,
plus rèche à la langue que toutes, d’un piquant plus divin,
quand les pas harassés se perdent dans l’oubli sur un gazon riant,
sur le sable brûlant, la route rocailleuse, ou le mâchefer du rivage,
vers le château ou la chaumière, où naquit il y a longtemps
un qui durant ses jours mortels fut grand, et que la mort faucha sans lui ôter la gloire.
Des bruyères les clochettes légères ont alors  beau vibrer, elles sont loin ;
l’alouette des bois a beau chanter sur la blonde fougère, le soleil a beau entendre son lai ;
les ruisseaux ont beau d’un baiser caresser l’herbe des basses eaux limpides,
leurs voix basses ne sont point entendues, malgré leurs lugubres trajets ;
rouge-sang le soleil a beau se coucher derrière de noirs pics montagneux ;
les marées bleues ont beau se débondant à leur heure  inonder les grottes et les criques herbeuses,
les aigles ont beau sembler dormir de toute la portée de leurs ailes sur l’air,
les palombes ont beau de leur vol convulsé migrer vers les hauteurs d’un repaire de cèdres,
l’œil oublié demeure toujours fidèlement rivé au sol
comme celui du pèlerin qui, à grand peine, a découvert une châsse au milieu du désert :
l’âme en un tel instant est une enfant, en enfance est la tête ;
en oubli reste le cœur terrestre — tout seul il bat en vain.
Oui, si un fou pouvait se laisser le sursis d’un jour sans démence
pour dire les vertiges d’un front qui chancelle au premier accès du déclin,
sans doute en ferait-il trembler plus d’un dont l’esprit s’est aventuré,
en quête de l’humble berceau d’un poète aux parages du Nord silencieux !
Courte l’heure et rares les pas au-delà des bornes du souci,
au-delà du monde doux-amer — au-delà de lui sans savoir ;
courte l’heure et rares les pas, car un plus long séjour
interdirait à jamais le retour et ferait oublier à l’homme son chemin mortel.
Ô l’horreur de perdre la vision d’un visage dont est vivant le souvenir,
des yeux d’un frère, des sourcils d’un sœur, là partout constamment,
emplissant l’air, comme nous avançons, d’un intense portrait
plus chaud que tous ces tons héroïques d’ont l’esprit d’un peintre est empli,
lorsque les silhouettes d’antan viennent rôder à grands pas, et les visages d’antan,
aux boucles d’un noir éclatant, aux rares cheveux gris, aux passions multiformes.
Non, non, cette horreur ne peut être, car au bout du filin
l’homme sent la douce traction de l’ancre et se réjouit de sa force —
une heure il se tient, à moitié frappé d’idiotie, près d’une cascade moussue,
mais à l’heure d’après il lit le mémorial de son âme.
Il le lit au faîte de la montagne, où il peut trouver à s’asseoir
sur le diadème de marbre brut, de ce mont éternelle couronne.
Que l’ancre pourtant soit toujours fermement amarrée,
il y a place pour une prière.
Que jamais l’homme son esprit ne perde sur les mornes montagnes nues ;
qu’il ait loisir d’errer loin à la ronde en quête de quelque haut-lieu de naissance,
et de garder sa vision claire d’impuretés, son regard intérieur dessillé.

John Keats, extrait de Seul dans la splendeur, Poésie Points, 2009 – édition bilingue
Trad. Robert Davreu

Eilen Donan Castle

Lines written in the Highlands after a visit to Burn’s country

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There is a joy in footing law across a silent plain,
Where patriot battle has been fought when glory had the gain ;
There is a pleasure on the heath where Druids old have been,
Where mantles grey have rustled by and swept the neetles green ;
There i a joy in every spot made known by times of old,
New to the feet, although the tale a hundred times be told ;
There is a deeper joy than all, more solemn in the heart,
More parching to the tongue than all, of more divine a smart,
When weary steps forget themselves upon a pleasant turf,
Upon hot sand, or flinty road, of sea-shore iron scurf,
Toward the castle or the cot, where long ago was born
One who was great through mortal days, and died of fame unshorn.
Light heather-bells may tremble then, but they are far away ;
Wood-lark may sing from sandy fern, the sun may hear his lay ;
Runnels may kiss the grass on shelves and shallows clear,
Blood-red the sun may set behind black mountain peaks ;
Blue tides may sluice and drench their time in caves and weedy creeks ;
Eagles may seem to sleep wing-wide upon the air ;
Ring-doves may fly convulsed across to some high-cedared lair ;
But the forgotten eye is still fast wedded to the ground,
As palmer’s that, with weariness, mid-desert shrine hath found.
At such a time the soul’s a child, in chilhood is the brain ;

Forgotten i the wordly heart — alone, it beats in vain.
Ay, if a madman could have leave to pass a healthful day
To tell the forehead’s swoon and faint when first beagn decay,
He might make tremble many a man whose spirit has gone forth
To fnd a bard’s low cradle-place about the silent North !
Scanty the hour and few the steps beyond the bourn of care,
Beyond the sweet and bitter world — beyond it unaware ;
Scanty the hour and few the stepas, because a longer stay
Would bare return, and make a man forget his mortal way.
O horrible ! to lose the sight of well-remembered face,
Of  brother’s eyes, of sister’s brow, constant to every place,
Filling the air, as on we move, with portraiture intense,
more warm than those heroic tints that fill a painter’s sense,
When shapes of old come striding by, and visages of old,
Locks shining black, hair scanty grey, and passions manifold.
No, non, that horror cannot be, for at the cable’s lenght
Man feels the gentle anchor pull and gladdens in its strength —
One hour, half-idiot, he stands by mossy waterfall,
But in the very next he reads his soul’s memorial.
He reads it on the mountain’s height, where chance he may sit down
Upon rough marble diadem, that hill’s eternal crown.
Yet be the anchor e’er so fast, room is there for a prayer.
That man may never lose his mind on mountains bleak and bare ;
That he may stray league after league some great birth-place to find,
And keep his vision clear from speck, his inward sight unblind.

John Keats

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