115.

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Words move, music moves
Only in time; but that which is only living
Can only die. Words, after speech, reach
Into silence. Only by the form, the pattern,
Can words or music reach
The stillness, as a Chinese jar still
Moves perpetually in its stillness.

T.S. Eliot, Four Quartets (V)

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Varechs ~ Al Berto

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Photo © Phil Plug

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1.

ici je ne te fais que les simples relations
de ces navires perdus dans l’écho du temps
dont les noms les marchandises et le lucre
transitent encore aujourd’hui de solitude en solitude
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2.

il voulait être marin courir le monde
en suivant la route des oiseaux côtiers les mains ouvertes
les lèvres écorchées par la vision des voyages
il aurait emporté dans ses bagages la chanson somnolente des vents
et l’attente sans fin du pays effrayé par les eaux

il s’est penché de l’autre côté du miroir
où le corps devient diaphane jusqu’aux os
la nuit lui a rendu un autre corps qui navigue
dans l’abandon d’un secret retour… ensuite
il a conservé la passion des jours lointains dans le sac de toile
et du fond nostalgique du miroir
les yeux de la mer ont soudain surgi
des bulots grandissaient sur ses paupières des algues fines
des méduses lumineuses se mouvaient à portée de voix
et sa poitrine était l’immense plage
où les légendes et les chroniques avaient oublié
squelettes énigmatiques insectes et métaux précieux

un filet de semence nouait son cœur envahi par le varech
son corps se séparait de l’ombre millénaire
s’immobilisait dans le sommeil antique de la terre
descendait jusqu’à l’oubli de tout… naviguait
dans la rumeur des eaux oxydées s’accrochait à la racine des épées
allait de mât en mât scrutait l’insomnie
jetait des feux arides sur le visage incertain d’une mer
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3.

c’était un navire
sur lequel les hommes revenaient comme un sanglot
avec des nostalgies d’îles… ils s’enivraient
dans la crainte de ne jamais arriver
couchés sur des planches crasseuses de la cale
avec le rut de la nuit adhérant aux membres humides
ils espéraient apercevoir une terre
où ils pourraient enfin se ravitailler en vivres
et en eau fraîche… et qui sait si une lettre n’aurait pas alors suffi
pour étancher les soifs et les faims de leur cœur intranquille

c’est ainsi qu’ils restaient paralysés
leurs ventres se frottaient aux cordages… les vagues contre la coque
ils regardaient ensuite avec un sourire docile
la bave satinée des poissons volants

c’était un navire
une ombre de la mer au soleil tatoué sur la proue…il avançait
comme avançaient au plus profond des songes les voix sous-marines
qui déroutaient la navigation de la mémoire
c’était un navire
à la voilure fatiguée aux mains calleuses
des tempêtes et des sept parties du monde

il arrivait au port
déchargeait des mots des dialectes des fragments de coquilles
des arêtes des bouts de corde qu’il alignait dans l’incertitude des jours
le long du quai entr’aperçu d’un autre corps
et il repartait
évitant le silencieux plancton des miroirs
accostant toujours à la mémoire des lieux lointains
où l’amour déversa sur le corps-amant
un sillage de marchandises connues et sanglantes.

Al Berto, extrait de Varechs,
Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1933-200)
Poésie/Gallimard, 2003

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► Notice bio notice-bio-al-berto

 

Icare au labyrinthe (extrait) ~Lionel-Édouard Martin

Vieux pont sur la Gartempe Photo © Marc Forestier

Vieux pont sur la Gartempe
Photo © Marc Forestier

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« – LioLio, la littérature est une illusion.

Une menterie que dément la réalité. C’est très bien de la sorte, tant qu’on évite de confondre, de fouiner aux carrefours. Sinon, direction La Manche et Don Quichotte, l’asile.

Bah, tu es assez ribouldingue pour tout voir à travers les mots… Alors, les carrefours…

Oui, mais quand même avec recul : je ne suis pas dupe, je sais faire la part des choses. Je ne confonds pas, certains confondent. Une anecdote : L’Homme qui plantait des arbres, ce très beau petit livre, c’est la réponse de Giono à un appel à contribution du Reader’s Digest. Il s’agissait de raconter la vie de la personne la plus marquante jamais rencontrée.
Giono s’exécute, crée de toutes pièces son berger planteur de glands sur les plateaux désertiques arides en diable, de Haute-Provence, et les forêts de chênes censées vingt ans plus tard couvrir la zone et aguicher la pluie. La nouvelle, publiée, rapporte à son auteur de quoi faire bouillir quelque temps sa marmite. Mais les Américains, comme saint Thomas, veulent voir pour croire. Ils expédient sur place un contrôleur de littérature, qui découvre bien évidemment le pot aux roses : le berger n’a pas plus existé qu’il n’a bouleversé localement le paysage ni le climat. Dûment constaté, le maquis persistant déplaît sur la côte Est: au point que le malheureux Giono doit retirer de sa daube, pour le rendre aux bouchers, le morceau de bœuf qu’il mitonnait en parfaite innocence dans sa cuisine d’écrivain. C’est ça, confondre, s’abstenir de la deuxième paire d’yeux. On parle du troisième œil : c’est quatre, je dis, qu’il faut écarquiller en permanence pour vivre à l’aise dans le double monde. Vivre, c’est sinon le trop plat pays ; mon paradis sur terre : des collines entourées de plaines. Tu me suis dans mon programme ?

Oui, un peu contrainte. Et puis j’apprends des choses, je ne mourrai pas idiote… Tu ne m’as pas raconté, ton patelin,c’est comment?

Mettre en mots le ressenti, résumer toutes ces années, ces êtres, ce langage qui nous ont modelés pour faire de nous ceux que nous sommes ? La branche, l’oiseau, que peuvent-ils nous dire d’un peu vrai des racines ? Pour comprendre l’arbre, c’est à la pierre qu’il faut s’adresser. Qui n’est pas causeuse, qui ne se livre qu’avec réticence.

Qu’aurais-je pu dire à Palombine de mes pierres, de mon calcaire natif ? Lui parler des ponts, des églises, des monuments ? Des vieux termes taillés à coups de serpe parmi ces brandes dont on fait les clôtures pour retenir les chèvres, les moutons, mais qui n’ont pas arrêté Taïfales, Angles, Sarmates,Wisigoths, bien heureux de nous envahir et de nous estamper de gènes barbares ? « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleublanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte » : oui sans doute, mais aussi l’héritage de ces passants, la fusion viscérale du premier melting pot qui nous a posé sur la langue en plus de nos bœufs de toujours – nous sommes de grands taiseux, des diseurs de rien – des appétits d’océan que nos barcasses, nos crues annuelles ne sont jamais parvenues à satisfaire : nous sommes à l’ancre, à l’attache, nos ficelles sont un peu grosses – mais qui pourrait les trancher ? Ceux qui partent reviennent à l’heure de la retraite, acquièrent une maison qu’ils retapent, attendent paisiblement la mort en tapant la belote, en poussant leur caddy chez Leader Price, en banquetant avec tout ce qui banquette, ripaille, gueuletonne, donneurs de sang, joueurs de boules, pompiers, gendarmes, anciens combattants, « commerçants dynamiques ».

C’est notre poème à nous, cette liste des occupations, la strophe qu’on dévide à longueur d’année avec la pêche, la chasse, les châtaignes, les champignons, tous ces « ch » qu’on a genre patate chaude en bouche et qui nous donnent par temps frais l’haleine médiévale des vieux saints souffleurs d’âme sur les murs des cryptes.

Ce n’était là rien à dire à Palombine, rien qui pût l’accrocher.»


Lionel-Édouard Martin, Icare au labyrinthe [Les Éditions du Sonneur, avril 2016]

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Voyage en Icarie littéraire, par Grégory Mion (et autres recensions sur le site de l’auteur)