Portholes ~ John Taylor

.

ouvrir le hublot

ta main dans le vent
aussi sûre que n’importe quel œil
pour ce qui doit être vu

.

nulles pensées de la fin
sauf celle-ci

.

ayant laissé
tout

derrière

la source bleue

.

Peinture © Caroline François-Rubino

.

open the porthole

your hand in the wind
good as any eye
for what must be seen

.

no thoughts
of the end

except this

.

having left
everything

behind

the blue source
.

John Taylor, Hublots / Portholes – L’Œil ébloui, 2016 (édition bilingue)
Traduction Françoise Daviet
¨Peintures Caroline François-Rubino

e. e. cummings

Self-Portrait, Oil Painting. Cummings in the 1950s.

Self-Portrait, Oil Painting. Cummings in the 1950s.

6.

esprit colossal
(abatttu par toujours
rien)ô charmante
minuscule personne

jovial ego(&
tendrement malicieux
gobemouchant l’alter)
pitre d’angelot

partout le bienvenu
(mais surtout chez nous
dans les neigeux nulleparts
de l’hiver son silence)

juste un milliardième
donne-moi de ce curieux
de tout gaîment humble
vivantissime courage tien

e. e. cummings, 95 poèmes, Poésie Points, 2006
(traduit de l’anglais par Jacques Demarcq)

.

persiennesspirit colossal
(&daunted by always
nothing)you darling
diminutive person

jovial ego(&
mischievous tenderly
phoebeing alter)
clown of an angel

everywhere welcome
(but chiefly at home in
snowily nowheres
of winter his silence)

give me a trillionth
part of inquisitive
merrily humble
your livingest courage

e.e.cummings,  95 Poems,
New York : Harcourt, Brace, 1958.

Beauté ~ William Carlos Williams

.

Beauté
___________________― toute la ville détruite ! Et
les flammes qui s’élèvent

comme une souris, comme
une pantoufle rouge, comme
une étoile, un géranium,
la langue d’un chat ou ―

la pensée, la pensée
qui est une feuille, un
caillou, un vieillard
droit sorti d’une histoire de

Pouchkine              .

Ah !
des poutres pourries qui
s’écroulent,

une vieille bouteille
pulvérisée

La nuit ressemblait au jour à cause des flammes, flammes
dont il se nourrissait ― creusant la page
(la page en flammes)
comme un ver ― pour mieux comprendre

Que nous buvons jusqu’à l’ivresse pour être finalement
détruits (par cette nourriture). Mais les flammes
sont flammes avec une exigence, une outrance destructrices
qui leur sont propres ― comme il y a des feux qui
couvent
couvent très longtemps sans jamais
s’embraser

Des papiers
(consumés) éparpillés au vent. Noirs.
L’encre brûlée à blanc, le métal à blanc. Ainsi soit-il.
Viens, beauté transcendante. Viens vite. Ainsi soit-il.
Poussière entre les doigts. Ainsi soit-il.
Viens, futilité déguenillée. Triomphe.
Ainsi soit-il.

William Carlos Williams, Paterson, José Corti, 2005, pp. 126-127.
Traduit par Yves di Manno.

59.

The wind under the door.
« What is that noise now ? What is the wind doing ? »
Nothing again nothing.

«Do
You know nothing ? Do you see nothing ? Do you remember
Nothing ? »

I remember
Those are pearls that were his eyes.
« Are you alive, or not ? Is there nothing in your head ? »

TS Eliot, A game of chess
.

Les Lotophages 2_Elisabeth Couloigner

Elisabeth Couloigner,
Les Lotophages 2

.
L’aube avait cette couleur de nuit, chargée de ses odyssées
le verbe s’y jetait dans l’anarchie du souvenir.
Qui sait quelle bravade
où faire résonner la détonation.

.

La figlia che piange ~TS Eliot

O quam te memorem virgo…

Stand on the highest pavement of the stair —
Lean on a garden urn —
Weave, weave the sunlight in your hair —
Clasp your flowers to you with a pained surprise —
Fling them to the ground and turn
With a fugitive resentment in you eyes :
But weave, weave the sunlight in your hair.

So I would have had him leave,
So I would have had her and stand and grieve,
So he would have left
As the soul leaves the body torn and bruised,
As the mind deserts the body it has used.
I should find
Some way incomparably light and deft.
Some way we both should understand,
Simple and faithless as a smile and shake of the hand.

She turned away, but with the autumn weather
Compelled my imagination many days,
Many days and many hours:
Her hair over her arms and her arms full of flowers
And I wonder how they should have been together!
I should have lost a gesture and a pose.
Sometimes theses cogitations still amaze
The troubled midnight and the noon’s repose.

Cambridge (Mass.) – 1911.

Thomas Stearns  Eliot, First Poems (1910 – 1920)

Francesca © Photo Migajiro

Francesca © Photo Migajiro

.

La figlia che piange

O quam te memorem virgo…

Tiens-toi sur la plus haute marche du perron —
Accoude-toi à l’urne —
Tisse, tisse le soleil dans tes cheveux —
Serre tes fleurs contre toi avec une surprise douloureuse —
Lance-les à terre et détourne-toi
Avec un ressentiment fugitif dans les yeux :
Mais tisse, tisse le soleil dans tes cheveux.

Ainsi aurais-je voulu le voir partir,
Ainsi aurais-je voulu qu’elle se tînt, qu’elle souffrît,
Ainsi, donc, serait-il parti
Comme l’âme abandonne le corps défait, meurtri,
Comme l’esprit délaisse le corps qui l’a servi.
Quand trouverai-je
Une voie légère, subtile incomparablement,
Une voie que toi et moi pourrions comprendre,
Simple et sans foi comme un sourire et une poignée de main.

Elle se détourna, mais de concert avec l’automne
Tyrannisa mon imagination pour de longs jours,
De longs jours et de longues heures :
Ses cheveux sur ses bras et ses bras pleins de fleurs.
Comment donc avaient-ils bien pu se réunir !
J’aurais perdu, sinon, un geste et une pose.
Parfois encore ces réflexions étonnent
La minuit inquiète et le midi tranquille.

Cambridge (Mass.), 1911.

Thomas Stearns Eliot, La terre vaine et autres poèmes (Premiers poèmes),
Seuil, Points Poésie, 2006 – Traduction Pierre Leyris

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Bio-Bibliographie (en anglais)

cliquer pour écouter le poème (image ci-dessous)

La figlia che piange