La ligne albâtre

 

© Photo (FOE)Mav

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Juillet parmi les obstinés du jour,
regard fileté à la pointe nonchalante des aiguilles


Ni bruit
ni silence au plan du couchant
où l’épris – ivre ainsi –
donne à la grève
ses voix de silex et de craie

Ce tant et retenu à la fois
peuplé d’un vol de goélands
et l’inlassable souffle de l’onde
à son roulis de galets

Derrière la hache d’impatience que l’on noie
en mer d’accalmie,
l’oreille à mille lieues résonne
d’antiques conversations d’île
Elle est belle selon Il

Et tu sais, nue sous contours d’existence,
l’ode cuivrée des corps offerte à la nuit.
Et tu sens, toi qui déclines à chaque geste
les jours venants,
les mots tus qui épuisent
le cours des laves à la tempérance.

VB

Alessandro Ceni ~ Des briques pour l’autel du feu

XXX

Presso la piaga e il lingam
del nostro letto di poveri
e al canto notturno del rapace
appesi ai rami del pube,
protendendo sulle schiume buie
le sue elitre di legno
una nave
su un mare color del mosto
ciecamente cercava approdo.
L’ho vista doppiare il suo capo ignoto,
lambirti con le lanterne, riflettersi
un istante sul vetro viola delle sponde,
traversare, vorticare come fosse infissa a un piolo
e allo strido negro della procellaria
tra i tonfi di immani pesci preistorici
infilare la serratura spezzata nella chiave, desolare
e affondare col suo carico di macellai al lavoro;
perché la stiva belava e
non c’era un solo uomo sano a bordo.

Alessandro Ceni, tratto da  Ossa incise e dipinte, nella raccolta Mattoni per l’altare del fuoco – Jaca Book, Milano, 2002
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W. Turner, Slavers Throwing overboard
the Dead and Dying – Typhoon Coming On - 1840, Huile sur toile, 90.8 x 122.6 cm

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XXX.

Près de la plaie et du lingam
de notre lit de pauvres,
au chant nocturne du rapace
agrippé aux branches du pubis,
inclinant vers les noires écumes
ses élytres de bois
un navire
sur la mer couleur de moût
cherchait à l’aveugle son mouillage.
Je l’ai vu doubler son cap inconnu,
te frôler de ses fanaux, se refléter
un instant sur la vitre violette du rivage,
traverser, tournoyer, comme fixé à un crochet
et, au noir cri du pétrel
entre les bruits sourds d’épouvantables poissons préhistoriques,
introduire la serrure brisée dans la clef,
et sombrer avec son chargement de bouchers à l’oeuvre.
Parce que les cales geignaient et
qu’il n’y avait pas un seul homme sain à bord.

Alessandro Ceni, extrait de Ossements gravés et peints , 3ème partie du recueil Des briques pour l’autel du feu, Éd. Jaca Book Milan, 2002

© Traduction Valérie Brantôme, 2011

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  • Ce  poème, ensemble à douze autres poèmes choisis dans le recueil cité, est paru dans la Revue L’Arsenal N°5, mars 2011.
  • Alessandro Ceni, traduit également par Angèle Paoli sur Terres de Femmes
  • Notice biographique (en italien) sur Toscana oggi.

Jean-Philippe Salabreuil, double escale.

La chambre à feu

Au bord du livre que j’écris tourne le ciel et ses montagnes. Une chose plus essentielle que la vie est le matin du monde en fleurs à travers nous. La hauteur bleue nous habite et nous dédaigne non remaniée depuis les âges nous qui changeons. Voici l’automne de nouveau qui toujours se ressemble. Et lorsque l’âme à la fin s’émerveille un cri plus pur de rouge-gorge enfile nos sombres haies de buis jusqu’au silence. Écrire ici pour moi n’est plus ouvrage de lumière. Ailleurs m’interpelle des morts à la dérive qui n’ont d’encre ni papier ni plume en leur barque si noire. Et puis quelques vivants de même démunis parmi l’enclos des monts branchus. Mais l’aube me retrouve à pic entre les deux lucarnes de l’espace où je balconne et ne me laissera jamais semblable. Une heure ou deux le grand parti des rossignols a pris ma chambre à feu pour un pin de ténèbres. Ils sont mots violents que la nuit range mal et dérange. Ainsi les mains levées plus fréquentes et tremblantes. Ainsi le cœur tardif. J’y gagne une rigueur.

Aux soirées lisses et dévidé le fil ténu des jours cette allégresse m’a recommencé. Mise en doute la fatigue un ruisselant sommeil m’élève au profond visage des nues. J’ai pour témoin ma vieille lampe avoir à sa lueur défouie les menées blanches d’un pays d’érables. Et l’éternel glissement d’astres en route pour l’hiver. Ô douce lune es-tu venue quand je me suis tourné vers la muraille ? À minuit les roses de Novembre ont quitté mon jardin pour le ciel. Une à une entre les pages de livres lus et refermés les montagnes s’enneigent et s’effacent. Au monde limpide entier ma fenêtre ouverte demain secouera sa charge de bois obscurs.

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L’heure est dite d’abois

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L’heure est dite d’abois dans les arrière-cours
Et de guenilles en sanglots sur les cordes du jour
Par le travers des lampes nues dans l’ombre noire
Ô reflet malingre d’un vieil été mémoire
D’un soleil en cendres sous les mains dans la nuit
Passé l’orgue de Barbarie où le temps bruit
Le malaise d’un chien la valise d’une âme
Emplie d’herbe lointaine et de cheveux de femme
Accoudé sur la table le ciel venu m’aider
À compter recompter feuilles mortes accoudé
Sur la table tremblante au fond d’auberges vides
Avec autour de moi pas mal de chopes vides
Et bien devines-tu j’en ai fini de mon espoir
À jamais je suis seul dans mon amour ce soir
Dans l’aube de la vie les montagnes de lumière
Aspiré par des tourmentes d’étoiles très claires
Au-dessus d’une transparence ornée de vergers bleus
Éclaboussant d’oiseaux qui sont comme tes yeux
Jusqu’à la cime la plus blanche le fol érable
Et ne viens pas me joindre au bord de cette table
Je n’y suis plus je suis parmi les neiges du futur
Pourtant je t’y attends tête tombée fruit mûr
Dans le bois mort de cette table où d’humides années
J’entends la pluie rouler ses renoncules piétinées.

Jean-Philippe Salabreuil, poèmes extraits de Juste retour d’abîme, nrf Gallimard, 1965

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► voir aussi sur Terres de Femmes

Les Îles (2) ~ Michèle Dujardin

Sur  Abadôn,  Michèle Dujardin, qui me fait l’amitié du partage de ce très beau texte .

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Vivre ne suffit pas
Il faut le poème 
Ce silence de la pierre duveteuse 
Sucre dans le monde du Nord 
Pépiement d’oiseau nu 
Sur la croûte nivale qui fond 
Percée d’infini sur une mer de granit 
Jean Désy

….je lis dans  » l’insula » du latin comme dans « l’isola » de l’italien, la racine de solitude qui a disparu de « l’île » du français.
Claude Louis-Combet

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île du Passeur,

délaissée dans ses plaies, son sable noir, ses tessons d’argile – ses marmites d’enfer – ses brûlis et cendres : libations de chasse, bois fossile, colliers de verre et d’ambre – vieux feux de camp – barre à longue houle – et la coque ivoire doux d’un navire qui s’envole – lui troue le dos – le temps et le vent couchent l’île au ras de l’eau

je pourrais te dire, quand fleuve est à nuit froide chargé de sable, quand fleuve roule rocs, cascades, sur les basaltes en amont de son cours, comme sa gloire est grande, l’île : cargo croisant chalut dans le détroit de Skagerrak, et le vent nous accompagne,

il feuillette un jeu d’images sans légendes,

qui dépasse de ta poche

lits de tôle sur les parkings de la terre promise – ce bleu lavé de larmes, que nous cherchions dans le visage des maisons – les quais tombaient de givre et la fatigue laissait en suspens, dans les landes à pins, je ne sais quelle substance – rêve, subjectivité blessée qui faisait masque, où la vie se figeait : un trois-mâts de carton frappait à ma porte, la nuit

sur quelle île, lumière ne sépare ni ne blesse – on y va les yeux fermés : cimes chavirées de merles toutes plumes dehors, fuyant au large, des cerises il en pleuvait, des pétales de prunier sur la dunette, où étais-tu, toi,

quand s’effondraient les corniches de neige – dans quelle escale de baleiniers, dans quel poste militaire – où es-tu quand sous le cuir se cambre ce qui a froid

reins souples, trapèze nu, raidi pour nos ciels d’acrobates – boucle de cheveux spiralée sur l’index – grands yeux mauves des marais – distraitement pour dire : mer belle, calme plat – un filet de rhum dans la fente et le souvenir forcit, donne de la bande où le phrasé le plus triste nous coule, toi et moi dans notre creux de vague,

où des lézards fuient au nez des chats,

le linge sec n’est pas rentré, les fruits se perdent, les volets battent – rien ne fait mal, tout pèse –

plages soulevées, au pied des grandes cannelures de glace- montée dans les lombes, spasmodique, de la mer : les troncs armés de fer se fendent, le trottoir ondule dans son fourreau noir, entre les rives éboulées on peut voir des eaux luisantes, l’aube, des phoques sur les plages de galets, un îlot mort coiffé d’algues et de rocelle, et ces gouffres, là, qui parsèment le causse

je me souviens d’un pic de gneiss noir,

avec ses yeux de feldspath écrasé,

noirs comme à Skagen, à Miquelon, et de ces grands corbeaux qui en faisaient leur refuge, ô divagations de Loire !… et nous lisions l’avenir toujours lisse, toujours clair, dans des alluvions très anciennes

nous aimions,

nous planions comme des rapaces, nous fondions du haut des airs,

nous aimions cette pulpe déchirée ce sang aux lèvres cette becquée de chair,

bouche à plaisir criait silencieusement mordant le poing – dans ces langues étranges, rauques – criblées de glace

nous aimions l’amour,

du mot amour les résurgences : je le guettais à tel trou d’eau et le pêchais à la main, le recomposais dans la multitude de ses tropes, de ses arguments, de ses variations – si bruissant de chants, son feuillage de mots – puis le rendais au fleuve : déjà, les crues océaniques avaient noyé des tertres que l’on croyait insubmersibles – un foulard rouge claquait dans les fougères maigres, les vagues étaient du soir, écumeuses, désordonnées –

l’eau qui façonne les berges,

travaille aussi les grands bancs du souvenir, les dissout,

mais la mer revient toujours, nuages tassés dans les fonds réglant la course des ombres, et ces ligneux bas que nous foulions dans les îles, puis les pelouses, les glaces, nous allions à cet âge les mains vides, la peau s’enflammait au seul contact d’un nom

taraudés dans les hauts les paysages s’inclinent,

septième arche sous le pont, la mémoire passe, puis s’arrête dans un bras mort : une prairie humide et son ciel bas, sur la froide pelure de sphaignes, la peau de renne étendue, les cheveux blonds échappés du foulard, et nos caboches de bronze, résonnant de poèmes du froid

Servägen : cette odeur forte d’ambroisie sur le sable, quand le nez s’y perd le soir, au balancement de la marée,

le visage alors on le voit blanc dans l’écrin silencieux d’un hiver unique, étiré, lissé vers l’arrière par les vents et grain à grain fuyant sur le fond pâle de plus en plus blanc et c’en est à crier quand il ne reste que du froid ce blanc qui s’écaille et tombe : Dyrnesvägen, Folda

je le trouve je le perds, le visage, à l’aube sous l’arche,

la mort discrète collant aux ailes barbelées, aux poussières – loess des déserts froids – qui mitraillent le corps en équilibre,

au-dessus d’un sommeil à clous,

alourdi de crachin,

ciel de câbles, de gouttières et d’avant-toits,

Loire qui engloutit image par image, dans le charroi de ses cuivres, de ses trains emmêlés de racines et de branches dans le goulet sous l’arche,

le visage –

et l’on voit son double, basculer dans le déversoir,

plonger dans l’écume,

le déversoir c’est beau, ces années atomisées contre la pile,

le pan de berge qui se disloque,

corps usé, menacé par l’affaissement des terres, l’émoussement des paroles,

depuis l’enfance gelée au débouché du fleuve,

jusqu’à ce jour de plus sur les dalles sonores dans l’éternité de la salle d’attente, sous le pont –

roches grenues des grands arcs insulaires, toujours rêvées avec leurs noms,

grès bigarrés, calcaires à coquilles : ce sel, que nous détachions de l’ongle,

Loire appelle –

frimas de corps très larges et très hostiles, visitant chaque nuit à coups de poings et de dents leurs rejetons haïs,

l’attente alors, sur le miroir de marbre, résonne comme une salle de bal que Loire martèle de ses cadences de débâcle,

battements, déboulés –

loin, ces échappées de toute rive sur pointes de vagues –

temps à oeil fixe : hier avec aujourd’hui froissés, roulés en boule, jetés, paquet d’éphémère brisé, brindilles et tigelles, rue de la Serpe, rue du Change,

petit jour sur Loire et nuit nordique inextricables, tombés du voyage au premier cahot de la route,

neige truquée –

l’eau, elle a un corps qu’un rien habille

Michèle Dujardin

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