Rêve d’avril

.

Photo © András Sümegi

.

Je rêve de toi. Une fois de plus, signe d’une présence irrésolue stagnant dans les marais cachés du paysage cérébral. Tu portes les stigmates d’un excès de sexe. Sur le haut de tes cuisses et sur ton périmètre génital, des taches rosées ont éclos, une demi-lune roséolée, sale, trahissant les jours mauvais.
Il y a dans mes yeux de la pitié et du dégoût. Un vent glacé qui rafale vers l’oubli. Un surcroît de peine jaugeant le silence, qui leste encore l’embarcation déjà lointaine de son quai.

Je m’interroge sur le pourquoi d’une telle vision de  laideur venue tapisser le sous-sol d’un rêve matinal.  Et pourquoi aussi l’incommodante permanence de cette brume au réveil.

Mes rêves ont besoin d’Ailleurs.
D’une pureté oubliée.

VB, Morceaux de rêve, avril 2017

Publicités

Un jour un homme

un-jour-un-homme

.

Je reçus une lettre de sa main. Aussitôt je m’enfonçai dans son écriture. Incisive, elle lacérait la page de lettres barrées vif et de finales en coups d’estoc. Les jambages y asseyaient leur descente dans le terreau des sens, les hampes défilaient en rang disciplinés, ordonnant droit la pensée, mêlant cohérence et probables co-errances, triturant la raison jusqu’à la moelle. À la clef, la dense fumée du mystère, pensé, voulu, entretenu d’un bout à l’autre du discours, croisant ce que l’on y quête de vérité prédite par la main.

Mots écrits dans le gris de la plaine, sous un ciel aimable et passif dont il semblait appeler la contagion. Se garder froid, surtout, calfater chaque possible percée de frayeur ou d’euphorie. D’un calme cisailleur, plier la parole afin que toujours, elle dise une vérité sans mensonge, qui ne se dit jamais réellement, afin que jusqu’au bout, quelque chemin que l’on prenne vers la compréhension, il demeure impossible de tabler sur sa certitude.

Il aurait fallu n’entrer que dans la part choisie, la face claire du miroir où l’illusion, lèvre ourlée d’un demi-sourire, s’accorde un temps de répit. C’eût été mentir cependant. Si le mensonge concède parfois de s’aménager un passage calculé, il devenait odieux et irrecevable ici, dans ce pénible exercice de transparence réclamant authenticité. Aussi y déroula-t-il tout ce qu’il était capable de contenir en lui, un chapelet de pensées dont l’ébauche prometteuse conduisait invariablement aussi bien à l’aboutissement que l’on pouvait supputer d’elles qu’à la déroute de leur contraire avéré. Un visage, dont le masque restait collé à son propre visage, ainsi m’apparaissait-il : « Celui que tu vois, c’est moi, mais de moi, tu ne peux rien voir », cette sentence à l’encre invisible, avertissement dans les balises du silence.

[…]

VB.

La nuit je voyage en train

Photo © Erich Reichel

Photo © Erich Reichel

.

.

La nuit, je voyage en train.

Le bourdonnement de l’abeille s’est tu, le créneau de parole a quitté les démences d’azur d’un ciel que l’accoutumé vent des jours laboure de ses foucades. Il fait sombre même en pleine lumière, d’interminables hautes arches courent au-dessus de la hâte humaine, les bruits barbotent dans de muettes correspondances connues de la mémoire : ils sont là, bien présents, mais le son s’est dilaté dans l’absence. Sous la verrière et les croisements de poutrelles, les ding-dong du haut-parleur et le brouhaha des voix restent immobiles, inaudibles à la vie qui file par les corridors du sommeil.

Pour la nième fois, mon aube paradoxale me reconduit au rebord des quais en partance, dans les travées du froid, sous la voûte familière de halls gutturaux comme la langue de leur pays. Je ne m’explique toujours pas pourquoi ces pérégrinations du rail traversent à chaque rêve les Bahnhof d’un temps oublié, une Allemagne dont la géographie et la signalétique demeurent pour moi mystère, des sons habitants de l’oreille, à l’inatteignable sens.

Je voyage dans ces vieux compartiments de l’enfance où le compagnon de hasard vous ausculte du regard depuis la banquette de cuir en face, les prunelles en va-et-vient placide ou intranquille — c’est selon — entre la vitre du couloir et celle des vaches qui défilent dans la grisaille du dehors.

D’où vient que ces places, ces préaux de métal, ces rails qui s’élancent vers un lieu sans nom et ces heures à venir dont on ignore tout portent tous en eux l’assurance du mot Allemagne ?

Les saisons me comptent dans la solitude, la main d’une enfant dans la mienne, parfois, avec le souci d’un bagage qu’on eut peine à ficeler tant l’odyssée ne semble gagnante que d’inconnu.

Mes rêves ont leur fidélité. Ils traversent opiniâtres ces états intérieurs auquel le jour dénie leur vérité, ils s’amarrent à des berceaux et des séjours qui sont comme la maladie du retour contre laquelle le matelot ne peut rien.

.

VB, 8-III-2016