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« Oh ! Je veux vivre follement :
Perpétuer tout ce qui est,
Donner sa forme à l’informel,
Incarner l’irréalisé ! »

Alexandre Blok, Iambes

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Que 2015 vous enregistre dans la joie !

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Vladimír Holan

pavés

AU MARCHÉ AUX PUCES DE PARIS
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C’était aux premiers jours de novembre. Le ciel était noyé
dans une sorte de brouillard coassant. Une poignée de nègres
habillés sans espoir de suaires tuberculeux
flânait du stand du chiffonnier
à ceux des brocanteurs.
Ils essayaient manteaux et gabardines,
et puis les reposaient… Ils avaient l’air d’incorruptibles
bien plus que de gens qui, d’ailleurs,
n’auraient pu offrir que trop peu,
si noble était leur misère.

Et ils vivaient pour ainsi dire par bonds :
du souvenir d’une chaleur pouilleuse jusqu’à l’oubli de cette chaleur,
dans un espace mordant où, à l’insu de tous,
leurs gestes orphelins se fracassaient dans l’air
et leur rire spasmodique ne comptait
que sur l’oreille musicale de la mort.
Mais en vain… Car à les voir on aurait dit
que chaque heure dépourvue de fantômes
était ennemie de l’éternité…

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QUAND LES SIRÈNES SE SONT TUES

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Cette nuit, je me disais en rêve :
« Amère est la soif,et si dénuée de tout qu’elle boit au destin
comme une poupée de chiffons jetée par un gosse dans un pot de chambre.
Amère est la volupté, parce qu’elle a tout dans un si urgent voisinage
que même le mystère est hors de portée de la main.
Amer est l’art, et d’un noir si noir qu’on ne pourrait le décolorer
qu’avec la sueur des aisselles d’une femme, si la mort était une femme.
Amère est la connaissance, qui accroche les choses
comme le rasoir émoussé avec lequel on rase les morts.
Amer est tout cela — et pourtant il faudrait
secouer la tête et veiller ! »

Mais il y avait les anges
quadricéphales du char funèbre
qui m’emportaient vers le silence,
il y avait les anges, que j’entendais
échanger entre eux à voix basse :
« Doucement, doucement, ne le réveille pas ! »

Vladimír Holan, Une nuit avec Hamlet et autres poèmes
Poésie/Gallimard 2008 – Préface d’Aragon
Traduit du tchèque et présenté par Dominique Grandmont

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►Voir sur Esprits Nomades, Vladimír Holan, Le poète du reclus

Atlantide ~ W. H. Auden

Réalisation © Cyneye 2008

Réalisation © Cyneye 2008

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Obsédé par l’idée
d’atteindre l’Atlantide,
tu as, bien sûr, trouvé
que seule la Nef des Fous
fait le voyage cette année,
parce qu’on prévoit des tempêtes
d’une violence exceptionnelle
et que tu dois donc être prêt
à te montrer assez absurde
pour être accepté dans la bande
en faisant tout au moins semblant
d’aimer l’alcool, la farce et le tapage.

Si, comme il se peut, les tempêtes
devaient t’amener à mouiller une semaine
dans quelque vieux port d’Ionie,
parle avec ses savants retors,
des gens qui ont prouvé l’impossibilité
d’un endroit tel que l’Atlantide ;
apprends leur logique, mais note
que leur subtilité trahit
une simple, énorme tristesse ;
ils t’enseigneront la façon
de douter que tu puisses croire.

Si, plus tard, tu viens à échouer
sur les promontoires de Thrace,
où, torche en main, toute la nuit,
une race barbare et nue
fait des bonds forcenés aux sons
de la conque et du gong discord,
sur ces rivages durs, sauvages,
arrache tes habits et danse,
car si tu n’es pas capable
d’oublier complètement
l’Atlantide, ton voyage
ne s’achèvera jamais.

De même, si tu arrives
à la joyeuse Carthage
ou à Corinthe, prends part
à leurs amusements sans fin ;
et si, dans un bar, une fille
dit, en caressant tes cheveux :
« Chérie, c’est ici l’Atlantide »,
écoute avec grande attention
l’histoire de sa vie : à moins
de connaître dès à présent
chaque refuge qui s’efforce
de jouer l’Atlantide, à quoi
reconnaître la véritable ?

À supposer que tu échoues enfin
près de l’Atlantide et commences
le terrible voyage à pied
à travers les forêts sinistres et les steppes
glacées où tous seront bientôt perdus,
si, abandonné, tu te trouves
rejeté de tous les côtés,
pierre et neige, air vide et silence,
rappelle-toi les nobles morts
et fais honneur à ton destin,
toi le voyageur tourmenté,
le dialecticien bizarre.

Trébuche, avance et réjouis-toi ;
et si, peut-être parvenu enfin
jusqu’au dernier col, tu t’effondres?
avec l’Atlantide entière qui rayonne
à tes pieds sans que tu puisses
y descendre, sois fier pourtant
d’apercevoir cette Atlantide
dans une vision poétique,
rends grâces et repose en paix,
car tu auras vu ton salut.

Tous les petits dieux domestiques
sont en pleurs, mais fais tes adieux
à présent, et embarque-toi.
Bon voyage, ami, bon voyage,
puissent Hermès, le dieu des routes,
et les quatre nains Cabires
te protéger et te servir
toujours, et puisse l’Éternel
t’offrir pour ce que tu dois faire
sa direction invisible
en répandant, ami, sur toi
la lumière de Son visage.

Wystan Hugh Auden, in Poésies choisies,
Poésie/Gallimard, 2008 – Traduction Jean Lambert

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