Ciels errants (extrait) ~ Nimrod

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III

Certains jours, avec une insistance sans pareil me revient
____________MON ENFANCE DÉROBÉE
Les routes désertes sans témoin calme plat
Ce cœur cet espace enivrés au phosphore
____________MON ÉPITAPHE EST DÉJÀ ÉCRITE

_____Le doute me reprend
Voici la joie voici la solitude
__Comme une parole d’épices
__Un ahan au cœur des Indes

_____Je ris de ma condition
Elle m’abrutit au regard des gens
Je leur suis supérieur en tout
C’est encore rire du désespoir
Que de faire usage d’un humour qui les effraie tant

_____Je hais la morgue des superbes
_____Je réclame la purge des larmes
Ces larmes exquises vaisseau vaisselle d’argent
Posés à même la margelle d’un puits samaraitain
__Voici la table où j’aimerais souper
___Mais je soupire à force de manque
___Et finis par trébucher
___Sur mon chant favori :

Les superbes
Les superbes
Les suuuupeeeeerebes

[…]

Nimrod, en souvenir d’un passage au Marché de la Poésie

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Éléments biographiques
► voir aussi sur La Pierre et le Sel

Herberto Helder ~ Lieu (extraits)

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[…]

Elle était verte dans la nuit, quand on vient de loin,
ou bleue, ou bien verte encore par le miracle
qui n’est pas. À moins qu’elle n’eût
cette clarté qu’on voit à certaines fleurs fléchies.
Qu’elle ne fût haute, foulée, décapitée
au milieu du silence où tout est plongé.
En moi je trouvai cette clairière broussailleuse dans la sève,
comme si résonnait un puits lointain,
ou comme
si, les jours ayant rapproché mon âge
éclatant,
je m’étais tu ou bien avais tourné mon visage béant
à la lumière pour la violence abstraite
de la solitude.

_________Je trouvai
une bête dans son sommeil, une fleur fascinée,
une guitare farouchement taciturne.
Jaune seulement si je levais la tête, ou
tellement obscure dans l’expansion de l’enfance.
Je trouvai une pierre verte enfoncée dans notre monde
à tous, au seuil de la candeur,
et que ce bleu de la terre en elle rendait si admirable.
Une chose incomprise à l’instant
où mourir est devant soi.

Je trouvai vagues sur vagues roulant contre moi, comme si
j’avais été
un mort parmi des mots.
Champs d’orge inspirés dans le feu cinglant
le dos de mes mains,
campagnes entières chantant leur innocence
presque démente. Et je trouvai enfin le lieu
où reposer ma tête et n’être plus personne
qui se connaisse. Une pierre
pierre sèche, une vie comblée de dons.
Avec les racines de qui divague.
Une pierre insonore comme quelqu’un marche
sur les aliments.

J’ai trouvé comme quelqu’un traîne dans la nuit
un symbole ardent et lourd.
_____________________ Ou l’idée
d’une mort plus légère que le cœur sans rien
de l’amour.
Si l’on m’interroge, je dis : j’ai trouvé
la lune, le soleil.
___________ Seul mon silence médite.

— Si c’était une pierre, une cloche. La vraie vie.

[…]

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Herberto Helder, Lieu (1 – extrait) [Trad. Magali et Max de Carvalho]
in Anthologie de la poésie portugaise contemporaine — 1935-2000, Poésie/Gallimard, 2003

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► Herberto Helder sur Esprits Nomades

Récits ~ Patrick Laupin

Photo © Hervé Valez

Photo © Hervé Valez

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IL EST VENU LÀ, AMENÉ PAR LE DÉSESPOIR vivant qu’autrefois elle jeta en lui. Ils ne se parlent pas, bien que depuis toujours entre eux deux cette violence mutique soit l’égal d’un rituel, un rituel de meurtre. Lui, il ne dit rien parce qu’il veut venir. Elle, elle le regarde pour le retenir, unique raison de vivre et souffrir à distance (les mêmes yeux, la même lueur déceptive) depuis ce jour perdu sous la lumière abrupte de juillet où elle disparut en lui à la manière d’une crue, une digue par un fleuve rompue, un plus profond oubli. Ce silence jeté en lui le lie au bord du monde, au bord abandonné où parler s’effondre, où plus rien ne retient. Depuis que pèse la menace, rien n’altère plus ce silence. La menace est cet état de fragilité intérieur où le monde tremble. Opacité et transparence. Jamais midi jamais les arbres jamais la campagne environnante ne viennent ainsi lueur montante tournoyer tomber en nous. Écrire revient alors à tracer d’un doigt des signes sur la buée, d’un geste ouvrir puis fermer la fenêtre, de la joue frôler les plis sombres du rideau. Un regard sans défense porté dehors. Immobile brille le jour. Entre douleur et larmes la migration d’une brûlure, un pardon, une plainte perdue, une amertume sans nom. Tout ce qui aujourd’hui retient de vivre, jette bref et désemparé dans ce peu d’étendue. Passent ou retiennent comme une délivrance quelques vestiges (la rumeur inquiète de l’aube, la trouée bleu pâle des peupliers). Sans nom vitesse et lenteur se fondent. Accès à la fragilité, la peur s’y brise, s’y brisent aussi la douceur, la douleur. Pas une vague de lumière, pas un grain de poussière, qui ne renversent avec l’évidence de l’angoisse, comme la rosée matinale tombe sur l’herbe. Sensibilité aiguë, extrême, où la poésie devient le monde. Peur et poésie. Maladie et pensée. Tremblement accru par la vérité du jour. Comme une douleur maintenant un peu plus proche (un peu moins suffocante), il reste là, penché avec la marque d’autre chose, répétant à demi-mot, noyant les reflets, sans suite aucune car le tout est terrifiant, intolérable.

Patrick Laupin, Récits (Œuvres poétiques, Tome 1 – La rumeur libre Éditions, 2012)

Entrée en matière ~ Octavio Paz

Source

Source

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Pierres de colère froide
Hautes maisons aux lèvres de salpêtre
Bâtisses pourries dans le sac de l’hiver
Nuit aux mamelles innombrables
Une seule bouche carnassière
Sifflet et rire électrique
Vacarme
______Le néon s’égrène
Harnachée de guirlandes de dents
Oreilles lumineuses abécédaire clignotant
Œillades obscènes des numéros
Nuit multicolore et nuit écorchée
Maigre nuit libertine nuit tête de mort
______Ville
Chattes en chaleur et panique de singes
Un projecteur fouille ses places les plus secrètes
Le sanctuaire du corps
L’arche de l’esprit
Les lèvres de la blessure
La fente boisée de la prophétie
La marée de l’effroi
Tours taciturnes la peur jusqu’au cou
Palais somnambules
Masses de sommeil et d’orgueil graves
Pénétré jusqu’aux os tremble de fer
Et jusqu’à la jointure aveugle des pierres
Entre tes cuisses une horloge donne l’heure
Trop tard
_______Trop tôt
Dans ton lit de siècles forniquent les horloges
Dans ton crâne de fumée combattent
Des âges de fumée
Mémoire qui s’éboule
Ville au front indéchiffrable
Ton discours dément
Tissage irréfutable de raisons
Coule dans les artères
Et ta syllabe tinte dans mes tympans
Ta phrase inachevée
Dans les gonds du langage
Horloges qui s’éboulent
Comme un malade saigné se lève
La lune
Sur les hautes terrasses
La lune
Comme un ivrogne s’écroule
Les chiens errants
Rongent l’os de la lune
Les bouchers se lavent les mains
Dans l’eau de la lune
La ville se perd dans ses ruelles
Elle s’endort dans les terrains vagues
La ville s’est perdue dans ses faubourgs
Une horloge donne l’heure
__________________ C’est l’heure
L’heure n’est pas l’heure
_________________ L’heure est présent
C’est l’heure d’en finir avec les heures
Présent n’est pas heure
________________ Non c’est heure
Ce n’est pas présent
______________ C’est l’heure absente du présent
Les fenêtres se ferment
Se ferment les murs les bouches
Les mots retrouvent leur place
Maintenant nous sommes plus seuls
La conscience et ses poulpes greffiers
Siègent à ma table
Le tribunal condamne ce que j’écris
Le tribunal condamne ce que je tais
Mur œil fixe sans visage
Des bruits imperceptibles
Les pas du temps qui apparaît et dit
Que dit-il ?
Que dis-tu dit ma pensée
Tu ne sais pas ce que tu dis
Pièges de la raison
Crimes du langage
Efface ce que tu écris
Écris ce que tu effaces
Les mots arthritiques de l’espagnol
Leur face et leur ombre je pourrais les dire tous
Gratte-ciel de mots hérissés
Ville immense de non-sens
Monument grandiose incohérent
Babel babel minuscule
D’autres t’ont faite
Les maîtres
Les vénérables immortels
Assis sur leurs trônes de gravats
D’autres t’ont faite langue des hommes
Galimatias
Mots qui s’éboulent
Retourne aux noms
Axes
Larges épaules de ce monde
Échines qui portent le temps sans effort
Matières réelles et spirituelles
Verre regard cristallisé
Mur masque de personne
Livres au front haut
Bourré de raisons ennemies
Table servile à quatre pattes
Porte porte condamnée
Matières irréelles
Vérités défoncées
Le temps n’a pas de poids
__________________ Il est pesanteur
Les choses ne sont pas à leur place
Elles n’ont pas de place
__________________ Elles ne bougent pas
Elles bougent
_________ Des ailes leur poussent
Des racines
________ Des griffes et des dents
Elles ont des yeux des ongles des ongles
Elles sont réelles elles sont fantasmes elles ont un corps
Elles sont ici
_________ Elles sont intouchables
Les noms ne sont pas des noms
Ils ne disent pas ce qu’ils disent
Il me faut dire ce qu’ils ne disent pas
Dire ce qu’ils disent
Pierre sang sperme
Colère ville horloges
Panique rire panique
Dire ce qu’ils ne disent pas
Promiscuité du nom
Le mal sans nom
Les noms du mal
Dire ce qu’ils disent
Le sanctuaire du corps
________________ L’arche de l’esprit

Octavio Paz, Versant EstPoésie/Gallimard, 2003
Trad. Yesé Amory

Source

Kamakura ~ Jean-Yves Masson

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Que s’abaisse le toit des temples vers la mer
comme vers l’énigme des dieux la révérence :
chiffres de solitude humaine, mains en prière,
battements d’ailes vers les îles, là-bas.
Sur le sable un enfant jouait avec des ossements de bêtes,
on avait allumé des feux près de la mer,
trois jeunes filles chantaient et dansaient.
Je me souviens avec désir de cette fête de juillet
au crépuscule sous le toit suprême : astres errants,
le Ciel ouvert et les constellations, promesse
inaccomplie toujours, notre incertaine destination
d’hommes. Dieux conjurés, vous habitiez ces temples
où l’on frappe des mains vers vos regards absents,
et la nuit du Japon montait, fragile et sombre.
Kamakura, ville posée sur la limite de la terre,
toute aux eaux vertes de la mer.

Jean-Yves Masson  in Cent poèmes pour ailleurs
(Anthologie établie par Claude-Michel Cluny)
Orphée La Différence, 1991