La loi du poète ~ Claude Vigée

Photo © Jim Lebeau

Photo © Jim Lebeau

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Mieux que la haute idée,
plus que l’image impure,
seul le rythme est mon roi :
orage ou chevelure,

j’entends battre le sang du monde
aux tympans aigus de la pluie,
comme un torrent plein de lumière obscure

roulerait son or froid
vers l’oreille profonde
et noire de la terre :

chassant vers l’embouchure
d’un mince lit d’artère
l’éclair de l’épée arrachée
aux poumons rouillés de la nuit.

Claude Vigée, L’acte du bélier
in L’homme naît grâce au cri – Poèmes choisis (1950-2012)
Points/Poésie, 2013

Chiffonnerie ~ Jean-Philippe Salabreuil

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pour Jacques Brenner

Ces poèmes-là
J’en ferai des serpillères
Pour éponger voyez-vous ça
Le lait renversé des neiges

La poésie ne sert à rien
Je ne tricote pas le monde
Je rechiffonne le terrain
J’essuie la lune entre les tombes

Eh bien à force de fourbir
Quelque chose reflamboie
Je ne sais quoi de clair sur la lyre
Je ne sais quoi d’aurore sur les croix

Oh pas fort pas dru pas libre
À peine encore un frais printemps
Mais ça va venir ça va venir
On entend chuinter le balai de l’ange

Ôte-toi laisse-moi rêver
Disait le vieux Théophile
Je sens un feu se soulever
Ensuite disait-il

Et la lumière
Depuis ce temps-là
N’a pas changé sa manière
De nous brûler je trouve moi.

 

Jean-Philippe Salabreuil, extrait de La Liberté des feuilles
Orphée / La Différence, 1990.

 

Pouchkine

Photo ©  Mikhail Tkachev

Photo © Mikhail Tkachev

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Quel ennui. Quelle angoisse.
ici la route, ici le gîte,
et pas d’autre logis.
On étouffe, à l’étroit,
et la gorge sauvage
n’est que neige et brouillard.

Un petit bout de ciel
en haut de la prison,
le tapage du vent
et un soleil qui boude.

Pouchkine, 1829 (dans la traversée du Caucase)
Poésies, Poésie/Gallimard, 2011
Traduction Louis Martinez

Entrée en matière ~ Octavio Paz

Source

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Pierres de colère froide
Hautes maisons aux lèvres de salpêtre
Bâtisses pourries dans le sac de l’hiver
Nuit aux mamelles innombrables
Une seule bouche carnassière
Sifflet et rire électrique
Vacarme
______Le néon s’égrène
Harnachée de guirlandes de dents
Oreilles lumineuses abécédaire clignotant
Œillades obscènes des numéros
Nuit multicolore et nuit écorchée
Maigre nuit libertine nuit tête de mort
______Ville
Chattes en chaleur et panique de singes
Un projecteur fouille ses places les plus secrètes
Le sanctuaire du corps
L’arche de l’esprit
Les lèvres de la blessure
La fente boisée de la prophétie
La marée de l’effroi
Tours taciturnes la peur jusqu’au cou
Palais somnambules
Masses de sommeil et d’orgueil graves
Pénétré jusqu’aux os tremble de fer
Et jusqu’à la jointure aveugle des pierres
Entre tes cuisses une horloge donne l’heure
Trop tard
_______Trop tôt
Dans ton lit de siècles forniquent les horloges
Dans ton crâne de fumée combattent
Des âges de fumée
Mémoire qui s’éboule
Ville au front indéchiffrable
Ton discours dément
Tissage irréfutable de raisons
Coule dans les artères
Et ta syllabe tinte dans mes tympans
Ta phrase inachevée
Dans les gonds du langage
Horloges qui s’éboulent
Comme un malade saigné se lève
La lune
Sur les hautes terrasses
La lune
Comme un ivrogne s’écroule
Les chiens errants
Rongent l’os de la lune
Les bouchers se lavent les mains
Dans l’eau de la lune
La ville se perd dans ses ruelles
Elle s’endort dans les terrains vagues
La ville s’est perdue dans ses faubourgs
Une horloge donne l’heure
__________________ C’est l’heure
L’heure n’est pas l’heure
_________________ L’heure est présent
C’est l’heure d’en finir avec les heures
Présent n’est pas heure
________________ Non c’est heure
Ce n’est pas présent
______________ C’est l’heure absente du présent
Les fenêtres se ferment
Se ferment les murs les bouches
Les mots retrouvent leur place
Maintenant nous sommes plus seuls
La conscience et ses poulpes greffiers
Siègent à ma table
Le tribunal condamne ce que j’écris
Le tribunal condamne ce que je tais
Mur œil fixe sans visage
Des bruits imperceptibles
Les pas du temps qui apparaît et dit
Que dit-il ?
Que dis-tu dit ma pensée
Tu ne sais pas ce que tu dis
Pièges de la raison
Crimes du langage
Efface ce que tu écris
Écris ce que tu effaces
Les mots arthritiques de l’espagnol
Leur face et leur ombre je pourrais les dire tous
Gratte-ciel de mots hérissés
Ville immense de non-sens
Monument grandiose incohérent
Babel babel minuscule
D’autres t’ont faite
Les maîtres
Les vénérables immortels
Assis sur leurs trônes de gravats
D’autres t’ont faite langue des hommes
Galimatias
Mots qui s’éboulent
Retourne aux noms
Axes
Larges épaules de ce monde
Échines qui portent le temps sans effort
Matières réelles et spirituelles
Verre regard cristallisé
Mur masque de personne
Livres au front haut
Bourré de raisons ennemies
Table servile à quatre pattes
Porte porte condamnée
Matières irréelles
Vérités défoncées
Le temps n’a pas de poids
__________________ Il est pesanteur
Les choses ne sont pas à leur place
Elles n’ont pas de place
__________________ Elles ne bougent pas
Elles bougent
_________ Des ailes leur poussent
Des racines
________ Des griffes et des dents
Elles ont des yeux des ongles des ongles
Elles sont réelles elles sont fantasmes elles ont un corps
Elles sont ici
_________ Elles sont intouchables
Les noms ne sont pas des noms
Ils ne disent pas ce qu’ils disent
Il me faut dire ce qu’ils ne disent pas
Dire ce qu’ils disent
Pierre sang sperme
Colère ville horloges
Panique rire panique
Dire ce qu’ils ne disent pas
Promiscuité du nom
Le mal sans nom
Les noms du mal
Dire ce qu’ils disent
Le sanctuaire du corps
________________ L’arche de l’esprit

Octavio Paz, Versant EstPoésie/Gallimard, 2003
Trad. Yesé Amory

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