Machado, portraits

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CVI

UN FOU

C’est un soir morne et insipide
d’un automne sans fruit sur la terre
stérile et râpée
où erre l’ombre d’un centaure.

Par un chemin de la plaine aride,
entre des peupliers flétris,
tout seul avec son ombre et sa folie,
s’en va le fou, discourant à grands cris.

On voit au loin de sombres champs de cistes,
des collines couvertes de buissons et de ronces,
et des ruines d’anciennes chênaies
couronnant les aigres sommets.

Le fou vocifère,
tout seul avec son ombre et sa chimère.
Sa silhouette est horrible et grotesque ;
maigre, sale, dépenaillé et mal rasé,
des yeux de fièvre
illuminent un visage creusé.

Il fuit la ville… Pauvres vices,
misérables vertus et misérables lâches
d’employés ennuyés, dérisoires bassesses
de marchands oisifs.Sur les champs de Dieu le fou s’avance.

Au-delà de la terre squelettique et sèche
—  rouge de rouille et gris de cendre  —
il y a au loin un songe d’iris.
—  la chair triste et l’esprit grossier ! —
Aucune tragique amertume
n’a déchiré, brisé cette âme errante ;
elle expie le péché d’autrui : la sagesse,
la terrible sagesse de l’idiot.

CVI

Un loco

Es una tarde mustia y desabrida
de un otoño sin frutos, en la tierra
estéril y raída
donde la sombra de un centauro yerra.
Por un camino en la árida llanura,
entre álamos marchitos,
a solas con su sombra y su locura
va el loco, hablando a gritos.
Lejos se ven sombríos estepares,
colinas con malezas y cambrones,
y ruinas de viejos encinares,
coronando los agrios serrijones.
El loco vocifera
a solas con su sombra y su quimera.
Es horrible y grotesta su figura;
flaco, sucio, maltrecho y mal rapado,
ojos de calentura
iluminan su rostro demacrado.
Huye de la ciudad… Pobres maldades,
misérrimas virtudes y quehaceres
de chulos aburridos, y ruindades
de ociosos mercaderes.
Por los campos de Dios el loco avanza.
Tras la tierra esquelética y sequiza
?rojo de herrumbre y pardo de ceniza?
hay un sueño de lirio en lontananza.
Huye de la ciudad. ¡El tedio urbano!
?¡carne triste y espíritu villano!?.
No fue por una trágica amargura
esta alma errante desgajada y rota;
purga un pecado ajeno: la cordura,
la terrible cordura del idiota.

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© Photo Patcheah

CVII

FANTAISIE ICONOGRAPHIQUE

Une précoce calvitie
brille sur un grand front sévère ;
sous la peau diaphane et pâle
apparaît finement le crâne.

Un menton pointu, des pommettes marquées
par les traits d’un burin de diamant ;
et, tachées d’une pourpre insolite,
des lèvres qu’aurait pu rêver un Florentin.

Tandis que la bouche semble sourire,
les yeux perspicaces
que dissimule un sourcil pensif,
regardent et voient, profonds et tenaces.

Il a sur la table un vieux livre
sur lequel il pose une main distraite.
Au fond de la pièce, dans le miroir,
un soir doré est endormi.

Des montagnes mauves et des landes grisâtres,
la terre qu’aiment le saint et le poète,
les vautours et les aigles royaux.

De la fenêtre ouverte jusqu’au mur blanc
s’étend une raie orange de soleil
qui enflamme l’air, dans le recoin oscur
qui enveloppe l’armure oubliée.

Antonio Machado, poèmes extraits des Champs de Castille, Poésie/Gallimard, 2008
Trad. Sylvie Léger & Bernard Sesé

CVII

Fantasía iconográfica

La calva prematura
brilla sobre la frente amplia y severa;
bajo la piel pálida tersura
se trasluce la fina calavera.
Mentón agudo y pómulos marcados
por trazos de un punzón adamantino;
y de insólita púrpura manchados
los labios que soñara un florentino.
Mientras la boca sonreír parece,
los ojos perspicaces,
que un ceño pensativo empequeñece,
miran y ven, profundos y tenaces.
Tiene sobre la mesa un libro viejo
donde posa la mano distraída.
Al fondo de la cuadra, en el espejo,
una tarde dorada está dormida.
Montañas de violeta
y grasientos breñales,
la tierra que ama el santo y el poeta,
los buitres y las águilas caudales.
Del abierto balcón al blanco muro
va una franja de sol anaranjada
que inflama el aire, en el ambiente obscuro
que envuelve la armadura arrinconada.
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Antonio Machado,  Soledades, Campos de Castilla (1936)
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Antonio Machado ~ À un vieux monsieur distingué

A un viejo y distinguido señor.

Te he visto, por el parque ceniciento
que los poetas aman
para llorar, como una noble sombra
vagar, envuelto en tu levita larga.
El talante cortés, ha tantos años
compuesto de una fiesta en la antesala,
?¡qué bien tus pobres huesos
ceremoniosos guardan!?
Yo te he visto, aspirando distraído,
con el aliento que la tierra exhala
?hoy, tibia tarde en que las mustias hojas
húmedo viento arranca?,
del eucalipto verde
el frescor de las hojas perfumadas.
Y te he visto llevar la seca mano
a la perla que brilla en tu corbata.

Antonio Machado

© Photo Helder Reis

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Je t’ai vu, dans le parc couleur de cendre
qu’aiment les poètes
pour pleurer, errer comme une ombre
pleine de noblesse, emmitouflé dans ta longue redingote.
L’attitude courtoise, que tu t’es composée,
il y a tant d’années, dans l’antichambre d’une fête,
comme ils la gardent bien
tes pauvres os cérémonieux !
Je t’ai vu, aspirant,  l’air distrait,
avec l’haleine qu’exhale la terre
— aujourd’hui, tiède après-midi où un vent humide
arrache les feuilles fanées — ,
de l’eucalyptus vert
la fraîcheur des feuilles parfumées.
Et je t’ai vu porter ta main desséchée
à la perle qui brille sur ta cravate.

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Antonio Machado,  Galeries, Gallimard NRF 1973 (rééd. 2008).
Trad. Sylvie Léger et Bernard Sesé.