Les horloges ~ Émile Verhaeren

Photo © Zev Hoover

Photo © Zev Hoover

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La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,
Béquilles et bâtons, qui se cognent, là-bas ;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas ;

Émaux naïfs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux ;
Lunes des corridors vides et blêmes
Les horloges, avec leurs yeux ;

Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes,
Boutique en bois de mots sournois
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix ;

Gaînes de chêne et bornes d’ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi ;

Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas,
Les horloges que j’interroge
Serrent ma peur en leur compas.

Émile Verhaeren, in Les bords de la route, Mercure de France, 1922.

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à celle qui n’est ~ Francis Royo

 

Monch, Fuite en avant

Monch, Fuite en avant

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à celle qui n’est

même pas le silence. mais le chaos qui l’a construit de ses mains absentes.
même plus la pluie mais les maisons inachevées

la douleur d’elle comme seule parole
la douleur qu’elle
assassine sous nos yeux
et les mots
les siens
cadavres nus
trames d’amour usées
jusqu’à l’éclaté noyau du monde

la vie même folie
qui n’a plus de nom
d’haleine
de pierres pour crier

et le vent tombé
ce trou noir
où s’engouffrent les chats

Francis Royo, Bribes 8.6
sur Analogos

Conseil absurde ~ Émile Verhaeren

Matchstick men by Wolfgang Stiller

Matchstick men by Wolfgang Stiller

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Autant que moi malade et veule, as-tu goûté
Quand ton être ployait sous les fièvres brandies,
Quand tu mâchais l’orviétan des maladies,
Le coupable conseil de l’inutilité ?

Et doux soleil qui baise un oeil éteint d’aveugle ?
Et fleur venue au tard décembral de l’hiver ?
Et plume d’oiselet soufflée au vent de fer ?
Et neutre et vide écho vers la taure qui meugle ?

O les rêves du rien, en un cerveau mordu
D’impossible ! s’aimer, dans son effort qui leurre !
Se construire, pour la détruire, une demeure !
Et se cueillir, pour le jeter, un fruit tendu !

Hommes tristes, ceux-là qui croient à leur génie
Et fous ! et qui peinent, sereins de vanité ;
Mais toi, qui t’es instruit de ta futilité,
Aime ton vain désir pour sa toute ironie.

Regarde en toi, l’illusion de l’univers
Danser ; le monde entier est du monde la dupe ;
Agis gratuitement et sans remords ; occupe
Ta vie absurde à se moquer de son revers.

Songe à ces lys royaux, à ces roses ducales,
Fiers d’eux-mêmes et qui fleurissent, à l’écart,
Dans un jardin, usé de siècles, quelque part,
Et n’ont jamais courbé leurs tiges verticales.

Inutiles pourtant, inutiles et vains,
Parfums demain Perdus, corolles demain mortes,
Et personne pour s’en venir ouvrir les portes
Et les faire servir au pâle orgueil des mains.

Émile Verhaeren, in Les débâcles (1888)

Werner Lambersy

Peinture Silvia Pelissero

Encre Silvia Pelissero

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Il y a un cri
on ne l’entend pas

Mais il y a un cri
poussé par les morts
dans la mort

Un cri si long
que ceux qui le poussent
n’ont plus besoin
de remuer les lèvres ou
de fermer la bouche

Alors on le confond
comme une étoile
derrière une autre plus
proche

Avec le grand silence
d’avant
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Qu’un mystère sans réponse
emplisse et imprègne
ton chant

Qu’il soit un vêtement chaud
dans la sueur de ceux
qui longtemps l’ont porté

et qu’il parle du temps mais
pas plus que les genêts

dont les cosses s’éparpillent
au soleil comme
des pétards de fête.

Werner Lambersy, poèmes extraits de L’horloge de Linné,
Éditions Phi, 1999

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La faune ~ Géo Norge

© Photo Cécile Minot

© Photo Cécile Minot

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Et toi, que manges-tu, grouillant ?
—  Je mange le velu qui digère le
pulpeux qui ronge le rampant.

Et toi, rampant, que manges-tu ?
—  Je dévore le trottinant, qui bâfre
l’ailé qui croque le flottant.

Et toi, flottant, que manges-tu ?
—  J’engloutis le vulveux qui suce
le ventru qui mâche le sautillant.

Et toi, sautillant, que manges-tu ?
—  Je happe le gazouillant qui gobe
le bigarré qui égorge le galopant.

Est-il bon, chers mangeurs, est-il
bon, le goût du sang ?
—  Doux, doux ! tu ne sauras jamais
comme il est doux, herbivore !

Géo Norge, extrait de Famines (1950)