Septembre sans amour ~ Nìkos-Alèxis Aslànoglou

Photographie Wim & Donata Wenders

Photographie Wim & Donata Wenders

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Quel est celui que tu attends marchant toujours penché
dans l’insouciance d’un septembre de miel
sans cesse on te dépasse mais reste le parfum
des kilomètres aux lumières des gares
et dans la tête les haleines chaudes et la mer.
Ils ne pourront jamais plus te voir
comme autrefois, dans les yeux ; et toi, écartant une à une
les branches du domaine pour voir la ville
tu ne verras nul signe au ciel d’automne
en t’éveillant dans le recueillement de la terre gelée
de l’espoir sale, de l’ivresse vulgaire.
Ils savent désormais pourquoi détournant les yeux
tu les nourris de drogues et tu daignes
les laisser perdre le restant de leur vie
mais cela suffit
et la musique peut bien se noyer dans le sang
car bouillonnent les bruits d’une ambiance d’hiver, moteurs, fumées
remue-ménage nouveau pour ton prochain départ

Nìkos-Alèxis Aslànoglou, Odes au prince, 1981
Anthologie de la poésie grecque contemporaine, nrf Poésie/Gallimard,2007

Traduit du grec par  Michel Volkovitch

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Cesare Pavese ~ Lo steddazzu

L’étoile du matin

La mer est encore sombre, les étoiles vacillent
quand l’homme seul se lève. Une tiédeur d’haleine
s’élève de la rive, où la mer a son lit,
et apaise le souffle. C’est l’heure maintenant
où rien ne peut arriver. La pipe elle-même pend
entre les dents, éteinte. L’eau murmure tranquille, nocturne.
L’homme seul a déjà allumé un grand feu de branchages
et regarde le sol qui rougeoie. Bientôt la mer sera
elle aussi comme le feu, flamboyante.

Il n’est chose plus amère que l’aube d’un jour
où rien n’arrivera. Il n’est chose plus amère
que l’inutilité. Lasse dans le ciel, pend
une étoile verdâtre que l’aube a surprise.
Elle voit la mer sombre et la tache du feu
et près d’elle, pour faire quelque chose, l’homme qui se réchauffe ;
elle voit, puis tombe de sommeil entre les monts obscurs
où est un lit de neige. L’heure qui passe lente
est sans pitié pour ceux qui n’attendent plus rien.

Est-ce la peine que le soleil surgisse de la mer
et que commence la longue journée ? Demain
reviendront l’aube tiède, la lumière diaphane,
et ce sera comme hier, jamais rien n’arrivera.
L’homme seul ne voudrait que dormir.
Quand la dernière étoile s’est éteinte dans le ciel,
lentement l’homme bourre sa pipe et l’allume.

Cesare Pavese, extrait de Travailler fatigue
Traduction Claude Ambroise

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Lo steddazzu *

L’uomo solo si leva che il mare e ancor buio
e le stelle vacillano. Un tepore di fiato
sale su dalla riva, dov’è il letto del mare,
e addolcisce il respiro. Quest’è l’ora in cui nulla
può accadere. Perfino la pipa tra i denti
pende spenta. Notturno è il sommesso sciacquio.
L’uomo solo ha già acceso un gran fuoco di rami
e lo guarda arrossare il terreno. Anche il mare
tra non molto sarà come il fuoco, avvampante.

Non c’è cosa più amara che l’alba di un giorno
in cui nulla accadrà. Non c’è cosa più amara
che l’inutilità. Pende stanca nel cielo
una stella verdognola, sorpresa dall’alba.
Vede il mare ancor buio e la macchia di fuoco
a cui l’uomo, per fare qualcosa, si scalda;
vede, e cade dal sonno tra le fosche montagne
dov’è un letto di neve. La lentezza dell’ora
e spietata, per chi non aspetta più nulla.

Val la pena che il sole si levi dal mare
e la lunga giornata cominci? Domani
tornerà l’alba tiepida con la diafana luce
e sarà come ieri e mai nulla accadrà.
L’uomo solo vorrebbe soltanto dormire.
Quando l’ultima stella si spegne nel cielo,
l’uomo adagio prepara la pipa e l’accende.

Calabria, inverno del 1935
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Cesare Pavese, da Lavorare stanca (1936)
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► * « Lo steddazzu » est un terme du dialecte calabrais ; il signifie « la dernière étoile », en référence à Vénus.
►(NB : J’ignore qui est l’auteur de la traduction ici, info bienvenue)
►Un autre extrait sur Terres de Femmes

Nelly Sachs (I)

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LA MORT CÉLÈBRE ENCORE
la vie en toi
insensée dans la spirale de la hâte
chaque pas plus éloigné des horloges enfantines
et saisie de plus en plus près par le vent
ce brigand de la nostalgie —
Chaises et lits se dressent par vénération
car l’inquiétude a pris forme de mer

et des portes —
la clef mise sur la défensive
inverse la direction et fait entrer dehors —

Les blanches infirmières baignées d’étoile
pour avoir touché aux signes d’un pays inconnu
par celui qui nourrit ici les veines
en puisant à sa source souterraine de la soif
où les visions doivent boire jusqu’à satiété —

Nelly Sachs, La mort célèbre encore la vie (1960-1961)
in Partage-toi, nuit, Éd. Verdier, coll. « Der Doppelgänger », 2005

Traduit de l’allemand par Mireille Gansel

Tintement ~Tomas Tranströmer

Balquhidder1

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Et la grive sifflait son chant sur les os des morts.
Nous étions sous un arbre et voyions le temps s’écouler.
Le cimetière et la cour de l’école se rejoignirent et grandirent
comme deux courants dans l’océan.

Le tintement des cloches de l’église s’éparpilla aux quatre vents,
porté par les doux bras de levier d’un planeur.
Laissant sur la terre un silence plus imposant encore et les pas paisibles d’un arbre,
les pas paisibles d’un arbre.

Tomas Tranströmer,  Ciel à moitié achevé (1962), in Baltiques, Oeuvres complètes 1954-2004
Poésie/Gallimard 2011