Artaud ~ Le Pèse-Nerfs

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Gravure Safet Zec

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Il faut que l’on comprenne que toute l’intelligence n’est qu’une vaste éventualité, et que l’on peut la perdre, non pas comme l’aliéné qui est mort, mais comme un vivant qui est dans la vie et qui en sent sur lui l’attraction et le souffle (de l’intelligence, pas de la vie).
Les titillations de l’intelligence et ce brusque renversement des parties.
Les mots à mi-chemin de l’intelligence.
Cette possibilité de penser en arrière et d’invectiver tout à coup sa pensée.
Ce dialogue dans la pensée.
L’absorption, la rupture de tout.
Et tout à coup ce filet d’eau sur un volcan, la chute mince et ralentie de l’esprit.

Se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

[…]

Une espèce de déperdition constante du niveau normal de la réalité.

Sous cette croûte d’os et de peau, qui est ma tête, il y a une constance d’angoisses, non comme un point moral, comme les ratiocinations d’une nature imbecilement pointilleuse, ou habitée d’un levain d’inquiétudes dans le sens de sa hauteur, mais comme une (décantation)
à l’intérieur
comme la dépossession de ma substance vitale,
comme la perte physique et essentielle
(je veux dire perte du côté de l’essence)
d’un sens.

Antonin Artaud, Le Pèse-Nerfs, L’Ombilic des Limbes, Poésie/Gallimard, 2004.

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43.

DON RODRIGUE

Il vaut mieux conduire dans le sable un char attelé de
vaches  déferrées,  il vaut mieux pousser un troupeau
d’ânes  à  travers  les  éboulements  d’une  montagne
démolie,
___Que d’être le passager de  cette baille à merde  et
d’avoir besoin, pour avancer la longueur de son ombre,
de la conspiration des quatre points cardinaux !
___Faire dix lieues par  jour avec  mes propres jambes,
___Que  de marcher  ainsi par zigzag, essai, stratagème,
inspiration,
___Et  de se  mettre enfin à  cuire sur place tout à coup
en attendant le réveil d’un Ange assoupi !

Paul Claudel, Le soulier de satin [Deuxième Journée, Scène VIII]

Baltiques ~Tomas Tranströmer

SPACE: Hubble Space Telescope Captures Mysterious "X" Object

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III

Dans un coin mal éclairé de l’église du Gotland, dans un halo de douces moisissures où se trouve un bénitier de grès — du XIIe siècle — le nom du tailleur de pierres est resté, il reluit comme une rangée de dents dans la fosse commune :
————————————-HEGWALDR
le nom est resté. Et ses reliefs ici et sur les parois d’autres vases, un grouillement de gens, des figures qui jaillissent de la pierre.
Les noyaux du bien et du mal éclatent là dans l’ œil.
Hérode attablé : le coq rôti s’envole et chante « Christus natus est » — le serviteur a été exécuté —
et tout près, l’enfant naît, sous des grappes de visages aussi dignes et désemparés que ceux de jeunes singes.
Et les pas fugitifs des dévots résonnent sur les écailles de dragon des longs tuyaux d’égout.
(Des images plus fortes dans la mémoire que si elles se dressaient devant nous, et encore plus fortes quand le bénitier se met à tourner dans la mémoire comme un manège qui gronde faiblement.)
Nulle part sous le vent. Et le risque partout.
Comme ce fut. Comme cela est.
Il n’y a de paix qu’à l’intérieur, dans l’eau du vase que personne ne voit, mais la guerre fait rage sur ses parois.
Et la paix peut venir au goutte-à-goutte, peut-être même la nuit
quand nous ignorons tout,
c’est comme dans une salle d’hôpital, lors d’une perfusion.
Des hommes, des monstres, des ornements.

Mr. B***, mon aimable compagnon de voyage, en exil, sorti de Robben Island, me disait :
« Je vous envie. La nature ne me dit rien. Mais des gens dans un paysage, cela me dit quelque chose. »

Voici des gens dans un paysage.
Une photo de 1865. La chaloupe à vapeur accostée dans le chenal.
Cinq figures. Une dame en crinoline blanche, comme un grelot, comme une fleur.
Les hommes ressemblent aux figurants d’une farce paysanne.
Ils sont tous beaux, indécis, sur le point d’être gommés. Ils descendent à terre un court instant. Ils sont gommés.
La chaloupe à vapeur,un modèle périmé — avec haute cheminée, marquise, coque étroite — est vraiment étrange, un OVNI après l’atterrissage.
Tout le reste sur la photo est choquant de vérité :
les rides sur l’eau,
l’autre rivage —
je peux passer la main sur ses pentes rugueuses,
je peux entendre le murmure des pins.
C’est si proche. C’est
aujourd’hui.
Les vagues sont actuelles.

Je longe le rivage. Je n’ai pourtant pas l’impression de le faire. On doit trop s’épancher, trop de dialogues à la fois, nos murs sont bien ténus.
Chaque objet dispose d’une ombre nouvelle derrière son ombre ordinaire et on l’entend la traîner, même lorsque la nuit est noire.

Il fait nuit.

Le planétarium des stratégies se tord. Les lentilles scrutent l’obscurité.
Le ciel de la nuit déborde de chiffres, et ils alimentent une armoire scintillante,
un meuble
qu’habite l’énergie d’une armée de sauterelles dénudant plusieurs arpents de terre somalienne
en une demi-heure.

Je ne sais pas si nous en sommes au début ou à la dernière phase.
On ne peut pas donner de conclusion, toute conclusion est impossible.
La conclusion, c’est la mandragore —
(voir le dictionnaire des superstitions :
_______________  MANDRAGORE
____________________________plante miraculeuse
qui lançait un cri si affreux quand elle était arrachée à la terre,
qu’on en tombait mort. Un chien devait le faire…).

Tomas Tranströmer, Baltiques III (1974)
in Baltiques – Oeuvres complètes 1954 – 2004, Poésie/Gallimard, 2011

Yànnis Kondos, x3

LE NERF OPTIQUE

Puisque les yeux voient la musique et entendent
le paysage sombrer dans le soleil.
Autrement dit
puisque je suis de verre
et que tu es visible en moi chenille
prête à devenir âme et t’en aller.
Et comme je ne sais aucune prière
pour tout empêcher
et que le monde extérieur est humide
à te ronger les os.
Voilà pourquoi je ne vois rien.
Je ne fais que déplier le ciel
et je m’en vais
je m’en vais tout le temps.

Yànnis Kondos, in Les imprévus (1975)*
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© Photo Michael Beitz

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MINEUR DE FOND

Le paysage se décolle de moi
pansement sanglant.
J’ai déterré bien des visages.
Les seuls dont je me souvienne :
quelques bruits
le blanc qui se perd dans ta bouche
la mer qui penche
les vagues des immeubles.

Tout tourne si vite :

politiques
portillons
paniques

Tout part en purée
— et dire qu’on parle de résidence permanente —

Comme elles volent mes paroles de charbon !
Comme ils poussent mes ongles
en creusant la terre !

extrait de Dans le dialecte du désert (1980)*
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© Photo Hossein Zare

© Photo Hossein Zare

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LES OSSEMENTS

Une fois de plus il passe en été, Franz Kafka.
Il s’assoit. On joue aux échecs.
On boit du lait  — bien assorti
aux habits noirs. On plaisante,
on rit. Sa toux ferrugineuse
me bouleverse. Il ôte son manteau
et s’enquiert de toi.  Je lui dis
que tu dors à côté. Nous continuons.
À l’aube il part, emportant
la moitié de la chambre — c’est toujours lui qui gagne —

*
Je suis surtout jardinier de pierres.

 

J’examine l’étoffe de ma vie,

un coton des plus ordinaires
aux carreaux stricts. Elle ne présente
pas le moindre intérêt. Une ou deux fois seulement
elle a failli devenir soie, mais les vers
se sont envolés papillons.

extrait de Les ossements (1982)*

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► * in Anthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945-2000, Poésie/Gallimard, 2007
► D’autres poèmes ICI (VO & trad.) consacrés à la poésie contemporaine grecque.