Sans

« Ton butin, étranger, une heure lointaine
le fera surgir sinon
le mystère aura emporté
jusqu’au doux reflet de ce carnage.»

Pierre-Albert Jourdan, La langue des fumées [Les sandales de paille]

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Lambeaux d’un duo mortel ~ Mario Luzi

.

« Plus de longs poèmes, je suppose.
L’âme brûle rapidement son écorce,
l’esprit dévore la métaphore,
le sens est foudroyant » — conclut-il,
mûr, peut-être à son zénith
et pour cela, je crois, désarmé
tandis qu’elle, captive du bois,
ne répond pas, ne lui jette aucun regard
depuis leur vieille complicité, déjà sourit à autre chose
entre les tours de lumière et les nombreux puits d’ombre, au coeur du bois.  Au coeur.

*

Et lui de nouveau la tente, la force à un accord
dont il se croit sûr, tant il est ancien, et entonne :

Enfin naît un jour
en rien différent des autres
où quelqu’un, gâté par les abus, avance
entre les verrières polies
le long des bandes lumineuses
et se reconnaît à peine
dans l’image qui lui revient,
c’est la sienne, on dirait celle d’une ombre

et soudain il ne connaît plus de passé
qui vraiment lui appartienne, même la part
bourgeonnante, même la part lancéolée
de son printemps ne le pique plus,
coquille vide de cigale
qui a stridulé un été
mais ne sait plus lequel — oui,

et pourtant la vie fait bruire autour de lui,
nombreux jusqu’au délire,
des mots qui ne viennent pas du coeur, des mots qu’il ne comprend pas,
alors qu’elle tait le seul
qu’il voudrait connaître,
aussi la croit-il muette, la dit-il menteuse

et elle, de son visage sournois
que fripe l’insomnie,
lui lance encore une œillade, étend
comme une trace brillante et tortueuse autour de lui —

cela et tant d’autres choses que par divination et science
nous savons bien du gouffre
d’iniquité toi et moi
soudés l’un à l’autre par le nœud indivisible
du bonheur et de la chute

ici dans l’air suspect
où s’affaissent les empires
dans leur orgueil pressuré
dans leur économie ad patres
vie qui survient pour la vie
ou retombe le long de l’échelle
de son impossible accomplissement —

Tout à fait comme, dans le train, celui qui dort
et se sent entouré d’un pays bien connu — tout à fait ainsi
elle le regarde, pense à autre chose et laisse glisser son pensum,
à lui, je veux dire, mon sosie, non ! mon frère perdu.
Ta plainte n’a-t-elle pas d’autres mots ? —

enfin elle est bien décidée à l’interrompre, folle,
renversant les accents de la rengaine jusqu’à la pleine langue,
remontant les notes de la gamme jusqu’à la musique des musiques, peut-être.

*

La spirale de souffrance qu’elle a gravie
jusqu’à la hauteur, maintenant, d’où elle lui parle,
détendue, trop douce même,
et, avec ironie et grâce, seulement,
sourit à une caresse désormais à contretemps
qu’à la fois par mégarde
et lâcheté en minimisant il lui prodigue —

Un ver en comparaison d’elle,
d’accord. Et pourtant il sent la lame,
en lui, de l’advenu : il s’affine
alors en un spasme tardif, lui le lombric, il brûle
du désir — qu’elle ignore
ou feint d’ignorer, l’attisant peut-être —
de la rejoindre en haut,
là où est maintenant le zénith
de la possible conjonction
de la libération réciproque.

*

Et maintenant, hors de la pellicule-voile
de sa coquille opaque, elle parvient à le voir,
en rien différent de l’eau
qui ne coulant pas, croupit — lui
ou, plus intense que lui,
quelque chose dans ses contours insaisissables,
le je ne sais quoi non révélé,
l’origine simple origine,
qui n’a pas d’histoire, pas d’image,
ce que taisent hommes et anges :
et en elle resplendit elle aussi
dans son ardeur de source

mais tard, quand déjà de la porte de la maison
il la salue, la salue humblement.

*

En eux-même ou comme image d’autre chose ?  — eux deux,
je veux dire, liés à leur combat,
unis par lui…
……   ……….. Elle s’esquive
en souriant au coeur de ce dilemme,
par malice qui sait,
par jeu ou fidélité à son essence.
Il ne trahit pas une moindre
ubiquité à son partenaire,
quel qu’il soit, qui laisse le signe,
net, de son tourment dans mes reins  —
je m’en aperçois : et je ne peux que les imaginer
l’un et l’autre happés au fond
de moi, plus que moi-même, entre lumière et temps.
.

Mario Luzi, extrait de Au feu de la controverse (1971-1977) – Milan, 1978.
in Dans l’œuvre du monde, Orphée La Différence, 1991.
(trad. Philippe Renard & Bernard Simeone)

► En V.O. ci-dessous

 

 

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Morceaux d’hombre ~ Pascal Adam

C’était dans la marmite du matin, au hasard d’une pérégrination de toile, ces choses mêlées que l’on cueille sans attente, posées au bord de l’assiette et mises en partage de bouche, allez savoir pourquoi, parce qu’on y trouve matière à aimer, que l’on se moque un instant d’un petit monde de savantes structures édifiées dans les règles. Rien de tout ça, à peine quelques bout-à-bouts que l’on joint dans le ciel bleu d’octobre, paume ouverte et l’on croit – et l’on veut – voir encore d’une parole ce rien d’espace qui luit dans la boue grise des horizons.

   (« Je me suis trouvé devant ma décision prise … ) ► …Sens de la visite (cliquer)