Regain

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III

Tu vois, tout ça n’a plus d’importance.
Tu peux abriter sous l’orage du silence
la fièvre qui embrase à nouveau
et mâche son regain
comme une herbe sauvage pousserait au dedans.

Tu peux, à pas de loup
guetter l’oiseau migrateur
qui s’en va boiser d’autres printemps
& jouer de fugue et de musique sorcière

Tu peux — sans qu’il soit nécessaire
d’enfouir sous la terre séchée
la parole d’évasion que cent fois
tu tournes dans ta bouche

La lumière se fait grise
mais ce qui survit encore
en nous de si chétif
garde le dernier souffle pour la joie.

Valérie Brantôme, Octobre présent

 

Dans la fibre molle du jour… ~ Jos Roy

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Avec l’aimable autorisation de l’auteur

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dans la fibre molle du jour
aucun nom ne se dessine
quand je mourrai je ne serai pas comme lui
personne ne viendra ramasser les restes de mon souffle
ce sera comme si rien n’avait existé la mémoire tombera
au fond d’une fosse commune & ce n’est pas joyeux de dire cela
mais depuis le début on le sait : les pierres ne nomment pas les pierres
& le chaos demeure chaos dans le plus froid des silences –
la parole est un oiseau de passage.
il faudrait pour bien faire
modeler une cosmogonie
la peupler d’éléments & de bêtes de liens de chutes
finir par des hommes des femmes des créatures
complexes amalgamant imaginaire & biologie
mais ce corps est rongé par le doute
c’est pourquoi aucun nom sur lui ne tient
aucun dieu n’y trouve sa pitance
aucun amour n’a de quoi passer l’hiver
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Jos Roy, 24 X 2015, extrait de Corps&biens
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Au jour le jour sans titre ni armure

Photo © Yuna Parmentier

Photo © Yuna Parmentier

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Octobre au démenti de gris
Un automne désinvolte y pourlèche encor
son temps de langueur
et de vieilles colères assoupies
sous l’herbe de pluie

Moratoire
& coups de langue
aux assauts de foudre et de rage

douceur onction douceur
il est des heures que l’on rabote fiers à la hache
au lustre d’anciennes frénésies

Régals
couchés sous la lampe à venir
— quand rêches baisers des lendemains
tu tends vers la bouche ignorée.

Valérie Brantôme, Octobre présent

Ululare

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Ululare : hurler. De là naît l’entaille de la burle, dans sa rigueur frappée au nord extrême, Velay au vent querelleur des hauts plateaux capable d’enrober même la mort dans son pouls de glace. Faut-il que tu sois fou, toi l’imprudent, toi l’énigmatique passager du hasard, pour oser aventurer ton épaisse capote de laine dans l’algide et le blanc, dans cette froide nudité du paysage où la congère assassine tout désir de vie ? 

Été. On entre ici un jour de pluie battante. La grange est nette, propre, balisée d’un long tapis couleur d’entre chien et loup. Elle regorge d’objets que les ans ont prescrit d’usage, musée baroque où s’arrangent toutes les époques, machines de nostalgie que l’on rapporte aux temps identiques où nos grands-pères ébattaient leur enfance, où l’histoire par les champs menait la vie en tombereaux et charrettes, épousant les saisons dans l’ordre immuable de la terre.

Présent. On entre ici et révoque un instant le cours de la modernité : d’anciennes machines à coudre mécaniques trônent alignées sur leur table au pied des murs de granit, pêle-mêle impartis dans l’espace l’osier des berceaux d’autrefois et des vieilleries de bois de toute sorte, où l’ustensile de cuisine voisine celui du baratteur et du distilleur. Un monde hétéroclite, où remonter le temps sous les rouages imperturbables de l’horloge.

Il y a cette pierre des murs, dans l’assolement des bruns et des noirs, où des batteries de louches couchent leur rouille sous l’ampoule du projecteur, où se côtoient poêles à marrons, moulins à café et brocs d’acier aux teintes bleues d’une guerre plus ancienne encore.

Autour de la presse, l’odeur aigre du fruit macéré ; au sous-sol, la terre battue au cœur d’un abri où semble encore se mouvoir l’ombre contiguë des bêtes et l’invisible léger mouvement d’un flanc à flanc leur épargnant la froidure ; et la lucarne — à peine permet-elle au jour de faufiler discrètement sa lumière.

Il sent l’étable et la sueur et il raconte la Guerre, le Vieux, les Boches zigouillés dans le maquis, les résistants d’ici trempés de hargne et de victoire, maîtres de rudesse en leur climat, et tout ce que l’occupant jamais n’aura gagné sur la lande du vaincu.

Au-dehors qui ne cesse, cette pluie drue d’un orage de juillet ; le fracas du ciel lézarde la parole en cet abri providentiel, départage questions et commentaires, soulève le flot des réminiscences  que le sang de la mémoire réveille pour la jeune génération.

Et tu te souviens de la petite grandeur inouïe de ces instants — précieux, ces morceaux inespérés d’histoire — que la vie ne consent jamais qu’en une page, refermée aussitôt dans l’empire du lendemain.

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Valérie Brantôme, De Burle et d’immensité (On dit le temps)