Description du mensonge ~ Antonio Gamoneda

Léon Spilliaert - Les Trois Figures

Léon Spilliaert – Les Trois Figures

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 Chant II

La cruauté nous a rendus semblables aux animaux sacrés, nous nous sommes conduits avec majesté, avons organisé de grands sacrifices, de grandes cérémonies en notre esprit.

Nous découvrions des liquides dont la densité pesait sur nos désirs et ces linges, ces écailles que nous gardions de nos mères se sont détachés de nous : nous traversions les croyances.

Tous les gestes antérieurs à la désertion sont perdus à l’intérieur de l’âge.

Imaginez un voyageur au plus haut de sa lucidité et les chemins se défont devant ses pas, les villes changent de lieu : l’errance n’est pas en lui, mais bien la fureur, l’inutilité du voyage.

Tel fut notre âge : nous traversions les croyances.

Ceux qui savent gémir furent bâillonnés par ceux qui supportaient la vérité.

Quelques-uns apprirent à voyager avec leur bâillon, ils furent plus habiles, ils devinèrent un pays où la trahison n’est pas nécessaire : un pays sans vérité.

C’était un pays clos ; l’opacité était la seule existence.

Aveugle dans l’immobilité, comme basalte dans le basalte, l’oubli me posséda. Tel fut mon repos.

Je demeurai, je demeurai, mais mon habitude est la rétractation, la retraite vers une espèce maternelle.

Et la vertu de mon ouïe s’affinait dans le silence.

Quelle est ma bonté ? Quel est mon aliment sans vous ? Qui jugera celui qui a trahi la trahison ?

La question est un bruit inutile dans la langue qui succède à la jeunesse.

Mon corps pèse dans la sérénité et ma force c’est de me rappeler ; de me rappeler et de mépriser la lumière qu’il y eut, qui descendait, et mon amitié pour les suicidaires.

Reconnaissez ma lenteur et la bête qui doucement saigne dans mon âme.

Votre pureté est inutile. Vous êtes la lumière dans les exécutions et la folie croît dans cet éblouissement. Vous magnifiez vos ennemis et votre imprudence communique avec leurs desseins.

Vous feriez mieux d’abandonner, de déserter un temps qui se fige dans la domination.

Qu’est-ce que la vérité ? Qui a senti la vérité ? Qui a vécu en elle hors de la domination?

Vous feriez mieux d’habiter les limons. Je ne suis pas votre maître mais je suis votre professeur que vous n’atteindrez pas.

Pâles magistrats qu’êtes-vous donc , que soutenez-vous face aux murs détestables ?

C’est une autre complexion, c’est une autre colère qui me concerne :

Fertile est ma mère dans la lâcheté ;

Terrible mon cœur dans la douceur.

Antonio Gamoneda, extrait de Lápidas (1987)
Traduction Jacques Ancet
in L’invention des voix, 22 poètes d’Espagne, Voix d’encre, 1996.

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► voir sur Esprits Nomades : Antonio Gamoneda, Le poète de « l’oralité silencieuse »

Première table ~ Pierre Reverdy

Valentin de Boulogne Les joueurs de carte

Valentin de Boulogne – Les joueurs de carte

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___Les caves, les carrés, les jeux qui se débattent entre les mains coupées et les tours de passion. Car les visages comptent peu dans cette fête — tous les yeux inclinés vers le même horizon et sous les angles du ressort et la peau calme le mouvement du cœur, le péril, la chance qui s’endort.
___Il faut remettre tout en train à la limite. La lumière d’en bas soutient les plus indifférents et les lames tordues qui viennent du côté de la vitre s’engagent doucement dans les plis du regard. Le ciel est autrement placé au-dessus de ces têtes. Tout a grandi sans bruit dans le triangle étroit et si les lignes intérieures étaient droites on verrait le nombre, l’argent, les mains rentrées qui serrent et le rôle des doigts.
___Et peut-être entendrait-on crier, ou rire, ou s’étouffer les ombres. On entendrait le passage d’un niveau à l’autre, d’un cercle à l’autre.
Cette lumière qui se brise, cette larme qui roule et se dessèche dans la joie.

Pierre Reverdy, Flaques de verre, Flammarion, 1984

Jacques Izoard ~ Le bleu et la poussière

Photo © Amy Horton

Photo © Amy Horton

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Tout se taira, tout
se fera silence embué.
Le hasard, quelque part,
mettra son chapeau d’âne
pour un dernier adieu.
Pour nous qui vivions
mourront les mouches.
Après tes dits et tes proverbes,
tes lunes, tes lubies, tes rêves,
ta voix nue surgira
comme une mer qui gronde
au plus profond des fonds.
Vie ne veut pas dire
que vivre est absence.
Mais si vie exige
des brassées de fleurs,
et que fleurs disparaissent,
tu peux partir.
De ton enfance au gré des voyages,
de tes rixes, de tes trépas minimes,
de l’oubli de toi-même,
il te restera le bleu
dont on fait les poèmes.
Ensuite viendra le temps
que la nuit engloutit.
Viendra la rose noire
dans l’alerte du vent.
La fièvre qui s’apaise
te laissera inanimé
respirant à l’accalmie.
Viendront les brumes tranquilles
au fil des marais et des lacs.
Sifflera l’eau volée
par-dessus les moulins.
Ténèbres chuchoteront.
L’écho invisible ameutera
l’indicible écho.
Avions-nous promis
d’être nuage ou rêve ?
Non, nous vivions nus,
sans nous soucier des autres.
Et nous faisions semblant
de croire à la mélancolie.

Jacques Izoard,  Le bleu et la poussière,  La Différence, 1998