Plus belle que les larmes ~ Gaston Miron

© Photo Olimpia von Karuck Soheve

© Photo Olimpia von Karuck Soheve

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Jeune fille plus belle que les larmes
qui ont coulé plus qu’averses d’avril
beaux yeux aux ondes de martin-pêcheur
où passaient les longs-courriers de mes désirs
mémoire, ô colombe dans l’espace du cœur
mes mains sont au fuseau des songes éteints
je me souviens de sa hanche de navire
je me souviens de ses épis de frissons
et sur mes fêtes et mes désastres
je te salue toi la plus belle
et je chante

Gaston Miron, extrait de La marche à l’amour
in L’homme rapaillé –  Les poèmes, Poésie/Gallimard, 2007

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Séquences ~ Gaston Miron

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Parmi les hommes dépareillés de ces temps
je marche à grands coups de tête à fusée chercheuse
avec de pleins moulins de bras sémaphore
du vide de tambour dans les jambes
et le corps emmanché d’un mal de démanche
reçois-moi orphelin bel amour de quelqu’un
monde miroir de l’inconnu qui m’habite
je traverse des jours de miettes de pain
la nuit couleur de vin dans les caves
je traverse le cercle de l’ennui perroquet
dans la ville il fait les yeux des chiens malades

La batèche ma mère c’est notre vie de vie
batèche au coeur fier à tout rompre
batèche à la main inusable
batèche à la tête de braconnage dans nos montagnes
batèche de mon grand-père dans le noir analphabète
batèche de mon père rongé de veilles
batèche de moi dans mes yeux d’enfant

Les bulles du délire les couleurs débraillées
le mutisme des bêtes dans les noeuds du bois
du chiendent d’histoire depuis deux siècles
et me voici
sortant des craques des fentes des soupiraux
ma face de suaire quitte ses traits inertes
je me dresse dans l’appel d’une mémoire osseuse
j’ai mal à la mémoire car je n’ai pas de mémoire
dans la pâleur de vivre et la moire des neiges
je radote à l’envers je chambranle dans les portes
je fais peur avec ma voix les moignons de ma voix

Damned Canuck de damned Canuck de pea soup
sainte bénite de sainte bénite de batèche
sainte bénite de vie maganée de batèche
belle grégousse de vieille réguine de batèche

Suis-je ici
ou ailleurs ou autrefois dans mon village
je marche sur des étendues de pays voilés
m’écrit Olivier Marchand
alors que moi d’une brunante à l’autre
je farouche de bord en bord
je barouette et fardoche et barouche
je vais plus loin que loin que mon haleine
je vais plus loin que la fin de l’éboulement
soudain j’apparais dans une rue au nom d’apôtre
je ne veux pas me laisser enfermer
dans les gagnages du poème, piégé fou raide
mais que le poème soit le chemin des hommes
et du peu qu’il nous reste d’être fiers
laissez-moi donner la main à l’homme de peine
et amironner

Les lointains soleils carillonneurs du Haut-Abitibi
s’éloignent emmêlés d’érosions
avec un ciel de ouananiche et de fin d’automne
ô loups des forêts de Grand-Remous
votre ronde pareille à ma folie
parmi les tendres bouleaux que la lune dénonce
dans la nuit semée de montagnes en éclats
de sol tracé d’éloignement
j’erre sous la pluie soudaine et qui voyage
la vie tiraillée qui grince dans les girouettes
homme croa-croa
toujours à renaître de ses clameurs découragées
sur cette maigre terre qui s’espace
les familles se désâment
et dans la douleur de nos dépossessions
temps bêcheur temps tellurique
j’en appelle aux arquebuses de l’aube
de toute ma force en bois debout

Cré bataclan des misères batèche
cré maudit raque de destine batèche
raque des amanchures des parlures et des sacrures
moi le raqué de partout batèche
nous les raqués de l’histoire batèche

Vous pouvez me bâillonner, m’enfermer
je crache sur votre argent en chien de fusil
sur vos polices et vos lois d’exception
je vous réponds non
je vous réponds, je recommence
je vous garroche mes volées de copeaux de haine
de désirs homicides
je vous magane, je vous use, je vous rends fous
je vous fais honte
vous ne m’aurez pas vous devrez m’abattre
avec ma tête de tocson, de noeud de bois, de souche
ma tête de semailles nouvelles
j’ai endurance, j’ai couenne et peau de babiche
mon grand sexe claque
je me désinvestis de vous, je vous échappe
les sommeils bougent, ma poitrine résonne

 j’ai retrouvé l’avenir

 Gaston Miron, extrait de la La batèche
L’homme rapaillé, Les poèmes, Poésie/Gallimard, 2007.

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► Sur Gaston Miron, voir « L’homme aux labours de poésie » sur Esprits nomades et l’article de Jean-Guy Hudon sur  erudit.org
► +, pour les motivés,  « Miron et le partage du sensible » par Claude Fileteau sur la revue Cairn.
Glossaire franco-anglais des termes québecois.
► Un autre poème de Gaston Miron, extrait de L’homme rapaillé, sur Terres de Femmes.

Jean-Aubert Loranger

Partout, j’ai cherché l’Introuvable.

Sur des routes que trop de pas
ont broyées jadis en poussière.

Dans une auberge où le vin rouge
rappelait d’innombrables crimes,
et sur les balcons du dressoir,
les assiettes, la face pâle
des vagabonds illuminés
tombés là au bout de leur rêve.

À l’aurore, quand les montagnes
se couvrent d’un châle de brume.

Au carrefour d’un vieux village
sans amour, par un soir obscur,
et le coeur qu’on avait cru mort
surpris par un retour de flamme,
un jour au bout d’une jetée,
après un départ, quand sont tièdes
encor les anneaux de l’étreinte
des câbles, et que se referme,
sur l’affreux vide d’elle-même,
une main cherchant à saisir
la forme enfuie d’une autre main,

une jour, au bout d’une jetée…

Partout, j’ai cherché l’Introuvable.

Dans les grincements des express
où les silences des arrêts
s’emplissent des noms des stations.

Dans une plaine où des étangs
s’ouvraient au ciel tels des yeux clairs.

Dans les livres qui sont des blancs
laissés en marge de la vie,
où des auditeurs ont inscrit,
de la conférence des choses,
de confuses annotations
prises comme à la dérobée.

Devant ceux qui me dévisagent,

et ceux qui me vouent de la haine,
et dans la raison devinée
de la haine dont ils m’accablent.

Je ne savais plus, du pays,
mériter une paix échue
des choses simples et bien sues.

Trop de fumées ont enseigné
au port le chemin de l’azur,
et l’eau trépignait d’impatience
contre les portes des écluses.

Ouvrez cette porte où je pleure .

La nuit s’infiltre dans mon âme
où vient de s’éteindre l’espoir,
et tant ressemble au vent ma plainte
que les chiens n’ont pas aboyé.

Ouvrez-moi la porte, et me faites
une aumône de la clarté
où gît le bonheur sous vos lampes.

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Jean-Aubert Loranger, extrait de Le retour de l’enfant prodigue, Poèmes (1922)

in Cent poèmes pour ailleurs,  Anthologie établie par CM Cluny, Orphée La Différence, 1991.