René-Guy Cadou ~ Poésie la vie entière

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ODEUR DU JOUR

Je serai là
J’attendrai
La poitrine écartée de tes mains et de tes ronces
Le front toujours tranché par un rayon nouveau

Maintenant la maison s’en va à la dérive
La table a des remous et des reflets d’eau vive
La lampe descendue aiguise le matin
Tout est clair
On entend ton nom sur le chemin
Les yeux changent de face

Plus près de moi se lève
Une ombre douce et nue
Le soleil fait la roue

La houle diminue
Six heures
Au pied du lit
Une tête inconnue.

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SOIE NATURELLE

Prunelles graminées
Robes de blanche écorce
Eaux calmes
Pilotis d’un ciel imaginé

J’octobre dans la ville ouverte
Où je suis né

Croix peinte de rosée
Fenêtre qui supporte
Et mon corps
Et l’élan de ces mains retardées
Efface les silos de lune sous la porte

Ô soleil épagneul allongé sur la terre
Que tu sois
Pour la langue épaisse des meulières
Et jusque dans le cœur ahurissant des blés.

Ce matin ma maison s’est levée la première.

René-Guy Cadou, Le grand élan , La vie rêvée
Poésie La vie entière – Œuvres Poétiques Complètes, Seghers, 2001

 

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LES SECRETS DE L’ÉCRITURE

Je n’écris pas pour quelques-uns retirés sous la lampe
Ni pour les habitués d’une cité lacustre
Pour l’écolier attentif à son cœur
Non plus pour cet enfant paresseux qui sommeille
Entre mes bras depuis cent ans
Mais pour cet homme qui dépassé par l’orage
N’entend pas la rumeur terrestre de son sang
Ni l’herbe le flatter doucement au visage
J’écris pour divulguer ce qui vient des saisons
La neige pure ainsi qu’une main féminine
Et le pollen éparpillé sur les gazons
Aussi l’agneau qui fait le calme des montagnes
J’écris pour dépasser la crue noire du temps
Tandis que les oiseaux et les fleurs me précèdent
À cette auberge au bord du ciel où les passants
Trouvent des couches étoilées et des vaisselles
Pleines de fruits et des soleils encourageants
Mais reste au fond de moi le plus clair de ma vie
Qui ne supporte pas le poids de la parole
Ces mots d’amour qui ne seront jamais écrits
Et la lumière de mon cœur toujours plus haute
Aveuglante comme une poignée de sel gris.

9 août 1944

René-Guy Cadou, Les visages de solitude
Poésie La vie entière – Œuvres Poétiques Complètes, Seghers, 2001

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René-Guy Cadou ~ Soldat

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J’ai longtemps attendu dans le bleu de la plaine
Apprivoisant les mains qui glissaient dans le vent
Il y a eu des cris vers l’Est
La femme et le chemin sortis d’un même geste
Un visage incliné sur la joue du couchant
Puis l’ombre a refermé la place restée vide

Il est là maintenant
Sous la terre encore fraîche
L’air a gardé l’éclat du dernier coup de bêche
Les clés de son royaume sont tachées de sang
Homme tu n’iras plus dans les maisons tranquilles
Où le bras d’une lampe écartait les soupçons
Tu ne chanteras plus en revenant des îles
Derrière ta poitrine et ses jourdes moussons
Sur tes yeux le soleil a brisé son feuillage
Entre dans les maïs et cherche ton passage
Ô cœur sois partagé par le fer des charrues

Nous parlons
Et c’est lui qui redescend la mer
Poitrine large ouverte
Épaule couronnée de lourdes plantes vertes
Belle tête accrochée au feu de ta toison
Car son corps désormais fait partie des saisons.

René-Guy Cadou, Bruit du cœur (1941)
Comme un oiseau dans la tête, Poèmes choisis, Points/Poésie, 2011

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► sur Esprits Nomades, René-Guy Cadou, La claire fontaine de la poésie
► site officiel de R-G. Cadou : Cadou Poésie

Femmes d’Ouessant ~ René Guy cadou

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Un soir de pauvreté comme il en est encore
Dans les rapports de mer et les hôtels meublés
Il arrive qu’on pense à des femmes capables
De vous grandir en un instant de vous lancer
Par-dessus le feston doré des balustrades
Vers un monde de rocs et de vaisseaux hantés
Les filles de la pluie sont douces si je hèle
À travers un brouillard infiniment glacé
Leur corps qui se refuse et la noire dentelle
Qui pend de leurs cheveux comme un oiseau blessé
Nous ne dormirons pas dans des chambres offertes
À la complicité nocturne des amants
Nous avons en commun dans les cryptes d’eau verte
Le hamac déchiré du même bâtiment
Et nous veillons sur nous comme on voit les pleureuses
Dans le temps d’un amour vêtu de cécité
À genoux dans la gloire obscure des veilleuses
Réchauffé de leurs mains le front prédestiné.

René Guy Cadou, Le diable et son train

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