Une voix, Le feuillage éclairé (II) ~ Yves Bonnefoy

Une voix

Écoute-moi revivre dans ces forêts
sous les frondaisons de mémoire
où je passe verte,
sourire calciné d’anciennes plantes sur la terre,
race charbonneuse du jour.
Écoute-moi revivre, je te conduis
au jardin de présence,
l’abandonné du soir et que des ombres couvrent,
l’habitable pour toi dans le nouvel amour.
Hier régnant désert, j’étais feuille sauvage
et libre de mourir,
mais le temps mûrissait, plainte noire des combes,
la blessure de l’eau dans les pierres du jour.

Yves Bonnefoy, extrait de Hier régnant désert, Mercure de France, 1958

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Le feuillage éclairé – II

La voix était d’ironie pure dans les arbres,
de distance et de mort,
de descellement d’aubes loin de nous
Dans un lieu refusé. Et notre port
était de glaise noire. Nul vaisseau
n’y avait jamais fait le signe de lumière,
tout commençait avec ce chant d’aube cruelle,
un espoir qui délivre, une pauvreté.
C’était comme en labour de terre difficile
l’instant nu, déchiré
où l’on sent que le fer trouve le coeur de l’ombre
et invente la mort sous un ciel qui change.»

Yves Bonnefoy, Le chant de sauvegarde, extrait de Hier régnant désert,
nrf Poésie Gallimard, 2006.

Sous un amas d’étoiles ~ René Char

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ÉVADÉ D’ARCHIPEL

Orion,
pigmenté d’infini et de soif terrestre,
n’épointant plus sa flèche à la faucille ancienne,
les traits noircis par le fer calciné,
le pied toujours prompt à éviter la faille,
se plut avec nous
et resta.

Chuchotement parmi les étoiles.

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ÉLOQUENCE D’ORION

Tu te ronges d’appartenir à un peuple mangeur de chevaux, esprit et estomac mitoyens. Son bruit se perd dans les avoines rouges de l’événement dépouillé de son grain de pointe. Il te fut prêté de dire une fois à la belle, à la sourcilleuse distance les chants matinaux de la rébellion. Métal rallumé sans cesse de ton chagrin, ils me parvenaient humides d’inclémence et d’amour.
Et à présent, si tu avais pouvoir de dire l’aromate de ton monde profond, tu rappellerais l’armoise. Appel au signe vaut défi. Tu t’établirais dans ta page, sur les bords d’un ruisseau, comme l’ambre gris sur le varech échoué ; puis, la nuit montée, tu t’éloignerais des habitants insatisfaits, pour un oubli servant d’étoile. Tu n’entendrais plus geindre tes souliers entrouverts.

René Char, poèmes extraits de Aromates chasseurs, Gallimard, 1975.

Pierre Reverdy, le pied dans la flaque

LES IMAGES DU VENT

D’un bout à l’autre, la ligne s’assoupit et se retire — les landes délavées repliant leurs miroirs et les buissons noircis agitant des images — des gestes indécis et de larges grimaces, loin du ciel. Il est à peine l’heure de sortir sous la pluie — les routes sont perdues entre les quatre points et l’air venu de haut et de toutes les sources plane entre les tournants, aux marges des poteaux. L’âne court dans le champ désert et sans abri. La voix qui roule dort dans un repli du vent — aucune tête ne dépasse l’herbe rase, liée aux ruisseaux creux et secs qu’il faut sauter.  Au tranchant lumineux luit la crête des vagues. Un mouvement discret, direct vient au passage où les mains détachées flottent sur le courant — sous le regard aigu, la pointe fixe d’un feu rouge vivant et calme dans la nuit.

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LE ROCHER BLANC

La pluie — la plus grosse fleur gonflée d’orgueil, de pierreries. Goutte à goutte l’or jaune des prairies, le rouge vif des revers soulevés par le vent et le long des chemins, des bordures des champs.
On se demande où finit ce creux entre les souches d’arbres et les couches du temps. Avec patience, les cris qui traversent les branches se font entendre loin. Les appels désolés cachés dans l’air et tout ce mouvement dans les soupentes.
Le mélange et les écarts de pas sur ce terrain sec et résonnant.
Sous la pierre c’est l’ombre molle et peut-être un animal vivant. Car dans cet espace tout est comme la main et l’oeil — tout se comprend.

Pierre Reverdy, poèmes extraits de Flaques de verre, Garnier Flammarion, 2009.

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