Une voix, Le feuillage éclairé (II) ~ Yves Bonnefoy

Une voix

Écoute-moi revivre dans ces forêts
sous les frondaisons de mémoire
où je passe verte,
sourire calciné d’anciennes plantes sur la terre,
race charbonneuse du jour.
Écoute-moi revivre, je te conduis
au jardin de présence,
l’abandonné du soir et que des ombres couvrent,
l’habitable pour toi dans le nouvel amour.
Hier régnant désert, j’étais feuille sauvage
et libre de mourir,
mais le temps mûrissait, plainte noire des combes,
la blessure de l’eau dans les pierres du jour.

Yves Bonnefoy, extrait de Hier régnant désert, Mercure de France, 1958

.

.

Le feuillage éclairé – II

La voix était d’ironie pure dans les arbres,
de distance et de mort,
de descellement d’aubes loin de nous
Dans un lieu refusé. Et notre port
était de glaise noire. Nul vaisseau
n’y avait jamais fait le signe de lumière,
tout commençait avec ce chant d’aube cruelle,
un espoir qui délivre, une pauvreté.
C’était comme en labour de terre difficile
l’instant nu, déchiré
où l’on sent que le fer trouve le coeur de l’ombre
et invente la mort sous un ciel qui change.»

Yves Bonnefoy, Le chant de sauvegarde, extrait de Hier régnant désert,
nrf Poésie Gallimard, 2006.

Noche

L’enchantement  tenait à ce que, ensemble,
nous instituions
des ailleurs exempts
des collusions du réel.

 Louis Calaferte, Le sang violet de l’améthyste

..

..

.

.

Toi
qui parles au jour d’après,
vers quelle odyssée as-tu transporté ton élan ?

Tu mènes large un cercle en quadrature
où chaque angle dessiné objecte à l’autre
sa dissonance

Une peau d’étoffe cède à sa mue,
pénombre vice versa
la nuit tombe à son temps.

Quel caillou, quel éclat de météore alourdit
l’offensive des silences ?
Une longuerie à crever tous les regrets.

Instants de noir à profusion
l’aurore y médite son regain
quand bien même s’éteint la noce.

VB – 27  VI 2012

Sous un amas d’étoiles ~ René Char

.
ÉVADÉ D’ARCHIPEL

Orion,
pigmenté d’infini et de soif terrestre,
n’épointant plus sa flèche à la faucille ancienne,
les traits noircis par le fer calciné,
le pied toujours prompt à éviter la faille,
se plut avec nous
et resta.

Chuchotement parmi les étoiles.

.
ÉLOQUENCE D’ORION

Tu te ronges d’appartenir à un peuple mangeur de chevaux, esprit et estomac mitoyens. Son bruit se perd dans les avoines rouges de l’événement dépouillé de son grain de pointe. Il te fut prêté de dire une fois à la belle, à la sourcilleuse distance les chants matinaux de la rébellion. Métal rallumé sans cesse de ton chagrin, ils me parvenaient humides d’inclémence et d’amour.
Et à présent, si tu avais pouvoir de dire l’aromate de ton monde profond, tu rappellerais l’armoise. Appel au signe vaut défi. Tu t’établirais dans ta page, sur les bords d’un ruisseau, comme l’ambre gris sur le varech échoué ; puis, la nuit montée, tu t’éloignerais des habitants insatisfaits, pour un oubli servant d’étoile. Tu n’entendrais plus geindre tes souliers entrouverts.

René Char, poèmes extraits de Aromates chasseurs, Gallimard, 1975.

Bleu Marine

.

Fermer la porte
vacarme infernal
d’une tombée de nuit  cigales

sortir d’un songe demi-teinte
l’ange de galet lisse la plaie craquée, ouverte,
étirée à tant de questions.

être au monde — mais on ne peut pas
camper en contre démence
ô ne faillis pas, toute petite, tes yeux 
pleins de leur terrible amour
et c’est voir ses petits pieds ensanglantés
qui pleurent par ta bouche

un monde flotte, qui n’est pas le tien
on fige des images de mains, de joues entremêlées
mais qu’est-il, qui demeure après cela ?

un essentiel surhumain crie son lieu de famine,
prend toute la place
ce nerf de l’attente qui gauchit encore et encore
quelle présomption retenue au silence ? —
et te recogne  aux vivants absents
et te rencogne en toi,  voltée aux angles intérieurs
re-voltée

à leur contre-temps taciturne
des heures de rien
que rien ne sauve.

VB – 26 VI 2012