Nimrod ~ Ciels errants

Photo © Alain Fleischer

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II

J’ai aimé ma mère j’ai embrassé son destin
Comme un fils comme un mendian
Qui priait en secret les dieux d’allonger
Ses jours à proportion des miens. Je l’aime
Comme un exilé saisi par la douleur d’espérer
Les vœux qu’on remise à peine nés
Au fond d’un cœur taillé pour le bonheur.
Au sort, ma mère présentait des comptes
Sans envier personne____ni même la lune
Ni même le soleil____elle qui était
Courageuse sans être mère courage.
Je pleurais en la voyant si sereine
Moi que tourmentaient les pressentiments
En cette zone de l’être où nait un cœur de poète

Nimrod, extrait de J’aurais un royaume en bois flotté
Anthologie personnelle 1989-2016 – Poésie/Gallimard, 2017

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► Un autre extrait de Ciels errants ICI

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Meredith Le Dez ~ Fierté contre le temps

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II
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Fierté
qui n’es rien d’autre
démunie
que ce que tu es depuis longtemps

passant ton chemin
les mains vaines les mains vides
à la gueule des chiens bêtes
qui grattent aux portes mêmes
où pour pisser
ils lèvent la patte

 

Fierté clandestine
en tous lieux de mauvaise intelligence
à la barbe des faussaires
et des costumes cravaches
allant où tu peux éclatante
allant où tu veux souterraine

Fierté faite femme à tête libre
sous les fouets les quolibets
lanières de cuir crachats gantés

Fierté revers d’ombre
cousue au corps
faite aux blancs habits d’une seule tenue
comme une double peau

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Fierté glorieuse
femelle du sang
sous le sein caché
jour et nuit
battant semelle
sans attendrissement

Fierté seul horizon possible
terre d’origine terre à creuser
ton cher visage ma sentinelle
mon à peine émue blessée pourtant

et ce silence encore
debout contre le temps froissé

Meredith Le Dez, Cavalier seul   [Éditions Mazette, 2016]
Encres de Floriane Fagot
Prix Vénus Khoury-Ghata 2017

« Je suis du pays noir » ~ Lionel Bourg

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Je suis du pays noir.
Des schistes et des grès veinés de rouille dont les agrégats me soutiennent, me rassurent peut-être, qui s’étagent à flanc de colline sur de plus sombres dépôts carbonifères.
J’y ai vécu parmi des prêles vieilles de deux cent cinquante millions d’années, ignorant qu’existaient des régions fardées de marnes et d’argiles rousses, des contrées indécentes — phréatiques, pulpeuses —, des causses austères ainsi que des montagnes couleur de flamme ou de scories se mirant paresseusement dans les eaux qui les baignent.
Mon territoire ne s’en avère que plus rugueux. Les gens y sont chiches. Coriaces.
Peu enclins aux démonstrations intempestives, ils saluent l’étranger d’un geste effleurant la casquette, l’invitent à partager le pain, le vin, ne se confiant qu’après avoir évalué la franchise de qui porte avec lui
Doit être du sud, celui-là…
les indices d’une géologie favorable au farniente. Ils sont solides. Taciturnes mais fidèles. Habiles à débrouiller l’enchevêtrement de racines où ils apprirent à lire, identifiant sans jamais se tromper les menaces qui rôdent ou font le siège de leur imaginaire.

Lionel Bourg, Ce serait du moins quelque choseLe Réalgar-Éditions, 2014
Dessins de Christine Guinamand

117. (avant-goût)

12 décembre

On vit avec des kystes d’amour disséminés dans sa chair, des ganglions,
de discrètes tumeurs, des chagrins… Et toutes ces choses, ainsi,
irrémédiables, cette suffocation d’être que l’on ne peut traduire,
ces paroles banales que l’on échange sur un trottoir ou dans une cuisine
(ma mère, soliloquant, moins rageuse que bouleversée, mon père,
qui remercie…), le geste enfin, quand on s’en va, la main qui s’agite
derrière le carreau, le visage dont on ne distingue plus la maigre clarté.
Ce que l’on n’exprime pas. Que l’on n’a ni le cœur ni les tripes de dire.

Lionel Bourg, Dans le vent du chemin (Cadex Éditions, 2000)