« Je suis du pays noir » ~ Lionel Bourg

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Je suis du pays noir.
Des schistes et des grès veinés de rouille dont les agrégats me soutiennent, me rassurent peut-être, qui s’étagent à flanc de colline sur de plus sombres dépôts carbonifères.
J’y ai vécu parmi des prêles vieilles de deux cent cinquante millions d’années, ignorant qu’existaient des régions fardées de marnes et d’argiles rousses, des contrées indécentes — phréatiques, pulpeuses —, des causses austères ainsi que des montagnes couleur de flamme ou de scories se mirant paresseusement dans les eaux qui les baignent.
Mon territoire ne s’en avère que plus rugueux. Les gens y sont chiches. Coriaces.
Peu enclins aux démonstrations intempestives, ils saluent l’étranger d’un geste effleurant la casquette, l’invitent à partager le pain, le vin, ne se confiant qu’après avoir évalué la franchise de qui porte avec lui
Doit être du sud, celui-là…
les indices d’une géologie favorable au farniente. Ils sont solides. Taciturnes mais fidèles. Habiles à débrouiller l’enchevêtrement de racines où ils apprirent à lire, identifiant sans jamais se tromper les menaces qui rôdent ou font le siège de leur imaginaire.

Lionel Bourg, Ce serait du moins quelque choseLe Réalgar-Éditions, 2014
Dessins de Christine Guinamand

117. (avant-goût)

12 décembre

On vit avec des kystes d’amour disséminés dans sa chair, des ganglions,
de discrètes tumeurs, des chagrins… Et toutes ces choses, ainsi,
irrémédiables, cette suffocation d’être que l’on ne peut traduire,
ces paroles banales que l’on échange sur un trottoir ou dans une cuisine
(ma mère, soliloquant, moins rageuse que bouleversée, mon père,
qui remercie…), le geste enfin, quand on s’en va, la main qui s’agite
derrière le carreau, le visage dont on ne distingue plus la maigre clarté.
Ce que l’on n’exprime pas. Que l’on n’a ni le cœur ni les tripes de dire.

Lionel Bourg, Dans le vent du chemin (Cadex Éditions, 2000)

Roberto Carifi ~ Europa

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EUROPE

Mais toi, l’Europe,
tu te couches avec un regard glacial
tu es chair et massacre
la jeunesse brûle dans tes entrailles
s’aime comme autant d’étrangers
tu es terre abandonnée à la mort
dans le gouffre de l’eau
sur toi pleurent
des chevelures de cendre
tu es âme sans retour
dans l’œil jeté sur la terre
ton soleil meurt
dans la bouche estropiée de tes sentinelles
dans le sommeil plein
de la chienne de garde.

Ils dorment, les morts, avec un œil dans le marais.
L’un promet amour,
engage la bouche au baiser,
se jette sur toi.
Un autre demande après toi,
dans la conque de ton œil lit ton destin.
Ils dorment, les morts, dans ton lit de feuilles
L’un prépare sa main à la caresse,
ton visage  fond dans la paume de sa main.
Un autre quitte ta couche,
donne à tes lèvres promesse de voix.
Ils dorment dans ton cœur, les morts.

Pour quel chemin te crurent-ils prête ?
à quelle demeure le gardien te destina-t-il ?
La main qui te ferma les paupières décida,
l’autre, qui te vêtit d’habits de fête,
que tu aurais  rencontré d’autres mères,
partagé avec elles l’attente.
Les vis-tu seulement, mon candelabre
allumé la nuit dans un halo de pleurs,
la veille qui me conduisit à mi-chemin
jusqu’à toi ?
Par des vérandas lavées de soleil
l’anneau se saisit de tes doigts
le jour où ils te voulurent pour épouse
et la bête grogna
dans les braises de mon candélabre.

Le jour où ils te fermèrent les yeux
et où nous demandâmes du pain à l’étranger
et où tu regardas vers le néant,
le poing serré dans les mains,
le jour où le dernier infirme
à tâtons s’avança
jusqu’à ton cœur
avec l’anneau resté mien à jamais,
le jour où tu me dis
voici l’anneau qui donne vie aux morts
et où je vins mort à ta couche.

Sentez ce gel,
ces mains abandonnées aux vers
qui confondent le temps,
il ne reste du Qui qu’un timbre étouffé,
l’Heure venue ils seront peu à sangloter,
c’est une meute aveugle
qui gémit dans mon sommeil
permettez que cède cette barque
que rament mes jours.

Je promis à ma sœur de glace
la fidélité des invisibles,
je mis à la fenêtre des fleurs
pour célébrer le néant,
tu me parlais la nuit
dans un pétale de rose,
tu parlais au cœur
qui battait à grand peine
tu me désignais une lumière
ennemie du jour,
sur ta pierre je dessinai un œil
en quête du mien
un sourcil à la fenêtre
boucle énamourée des morts.

J’abandonnai  ton œil —
où s’épuise la flamme
et te promis, mère,  mon souffle,
quand goutte à goutte, on fit fondre
la cire de tes jours
quelque chose de l’Indicible me dit perdu
quand à la fenêtre ils mirent des fleurs
parce que rien ailleurs ne pouvait fleurir
et du silence partirent les gardiens
trébuchant de leurs lèvres sur la pierre,
la bouche rassembla en un râle
les étoiles nues de l’adieu.

Roberto Carifi, extrait de Europa
Traduction © Valérie Brantôme, 2014

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EUROPA

Ma tu, l’Europa,
tramonti con gelido sguardo
sei carne e macello
ragazzi ti bruciano in petto
si amano per quanto stranieri
sei terra lasciata morire
nel gorgo dell’acqua
ti piangono addosso
capelli di cenere
sei anima senza ritorno
nell’occhio scagliato contro la terra
il tuo sole si spegne
nella bocca ferita delle tue sentinelle
nel gravido sonno
della cagna guardiana.

Dormono con occhi nella palude i morti.
Uno promette amore,
dispone la bocca al bacio,
si avventa su di te.
Un altro chiede di te,
nel cavo dell’occhio legge il tuo destino.
Dormono, nel tuo letto di foglie, i morti.
Uno prepara la mano alla carezza,
il tuo viso si scioglie nel palmo della mano.
Un altro abbandona il tuo giaciglio,
promette una voce alle tue labbra.
Dormono, i morti, nel tuo cuore.

Per quale cammino ti credettero pronta?
a quale dimora ti destinò il guardiano?
Decise la mano che ti abbassò le palpebre,
l’altra che ti vestì a festa,
che avresti incontrato altre madri,
diviso con loro l’attesa.
Chissà se vedesti il mio candelabro
acceso di notte in un lume di pianto,
la veglia che mi portò fino a te,
a metà del cammino.
Tra verande sbiancate dal sole
l’anello ti afferrò le dita
il giorno che ti vollero sposa
e la bestia ringhiò
nelle braci del mio candelaro.

Il giorno che ti spensero gli occhi
e domandammo pane allo straniero
e tu guardasti verso il nulla,
il pugno stretto nelle mani,
il giorno che brancolò nel buio
l’ultimo infermo
fino al tuo cuore
con l’anello che fu per sempre mio,
il giorno che mi dicesti
ecco l’anello che fa vivere i morti
e venni morto al tuo giaciglio.

Abbiate questo gelo,
queste mani abbandonate al verme
che confonde il tempo,
del Qui non resta che un timbro soffocato,
l’Ora singhiozzeranno in pochi,
c’è una marmaglia cieca
che geme nel mio sonno
abbiate questa barca rotta
che remano i miei giorni.

Promisi alla gelida sorella
la fedeltà degli invisibili,
misi dei fiori alla finestra
per festeggiare il nulla,
tu mi parlavi di notte
in un petalo di rosa,
parlavi al cuore
che batteva a stento
mi mostravi una luce
nemica del giorno,
sulla tua pietra disegnai un occhio
in cerca del mio
alla finestra un sopracciglio
l’innamorato ricciolo dei morti.

Ti abbandonai nell’occhio —
che logora la fiamma
e ti promisi, madre, il mio respiro
quando la cera dei tuoi giorni
qualcuno sciolse goccia a goccia
mi dichiarò perduto un Indicibile
quando misero fiori alla finestra
perché nulla fiorisse altrove
e dal silenzio si mossero i guardiani
incespicando labbra nella pietra,
le nude stelle dell’addio
radunò in un rantolo la bocca.

Roberto Carifi, da Europa [Jaca Book, Milano, 1999]

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Biographie (en italien) de l’auteur sur le site Poesia 2.0

Réflexions et propositions sur le vers français ~ Paul Claudel

Sculpture Jaume Plensa (série L'âme des mots)

Sculpture Jaume Plensa (série L’âme des mots)

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1. — On ne pense pas d’une manière continue, pas davantage qu’on ne sent d’une manière continue ou qu’on ne vit d’une manière continue. Il y a des coupures, il y a intervention du néant. La pensée bat comme la cervelle et le cœur. Notre appareil à penser en état de chargement ne débite pas une ligne ininterrompue, il fournit par éclairs, secousses, une masse disjointe d’idées, images, souvenirs, notions, concepts, puis se détend avant que l’esprit se réalise à l’état de conscience dans un nouvel acte. Sur cette matière première, l’écrivain éclairé par sa raison et son goût et guidé par un but plus ou moins distinctement perçu travaille, mais il est impossible de donner une image exacte des allures de la pensée si l’on ne tient pas compte du blanc et de l’intermittence.
___Tel est le vers essentiel et primordial, l’élément premier du langage, antérieur aux mots eux-mêmes : une idée isolée par du blanc. Avant le mot une certaine intensité, qualité et proportion de tension spirituelle.

2. — La parole écrite est employée à deux fins : ou bien nous voulons produire dans l’esprit du lecteur un état de connaissance ou bien un état de joie. Dans le premier cas, l’objet est la chose principale, il s’agit d’en fournir une description analytique exacte et complète, de faire progresser le lecteur par des chemins continus jusqu’à ce que le circuit du spectacle ou de la thèse ou de l’événement soit complet ; il ne faut pas que dans cette marche son pas soit distrait ou heurté. Dans le second cas, par le moyen des mots, comme le peintre par celui  des couleurs ou le musicien par celui des notes, nous voulons d’un spectacle ou d’une émotion ou même d’une idée abstraite constituer une sorte d’équivalent ou d’espèce soluble dans l’esprit. Ici l’expression devient la chose principale.  Nous informons le lecteur, nous le faisons participer à notre action créatrice ou poétique, nous plaçons dans la bouche secrète de son esprit une énonciation de tel objet ou de tel sentiment qui est agréable à la fois à sa pensée et à ses organes physiques d’expression. À l’imitation du vers premier que je viens de définir, nous procédons à l’émission d’une série de complexes isolés, il faut leur laisser, par l’alinéa, le temps, ne fût-ce qu’une seconde, de se coaguler à l’air libre, suivant les limites d’une mesure qui permette au lecteur d’en comprendre d’un seul coup et la structure et la saveur.
___Dans le premier cas, il y a prose, dans le second il y a poésie. Dans la prose les éléments primordiaux de la pensée sont en quelque sorte laminés et soudés, raccordés pour l’œil, et leurs ruptures natives sont artificiellement remplacées par des divisions logiques. Les blancs du stade créateur ne sont plus rappelés que par les signes de la ponctuation qui marquent les étapes dans le train uniforme du discours. Dans la poésie, au contraire, le lingot a été accepté tel quel et soumis seulement à une élaboration additionnelle dont nous allons maintenant examiner les conditions spirituelles et physiques.
[…]

Paul Claudel, premières pages de Réflexions sur la poésie [nrf Gallimard, coll. Idées, 1963]