Le verbe des années ~ Antoine Choplin

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C’est un crâne


et des mâchoires ogresses
mordant
aux quais du bassin

un ventre d’ombre
où bat le chant
des suintements
et des éclats étranges

siffle encore
par ici
l’haleine des temps rudes
qui aimante
et
fait hâter le pas

au fond
les eaux ouvertes
immobiles
luisent
comme des langues grasses
qui n’en auraient pas fini avec les aveux

Sur les sols tendres
et silencieux
repris par les morts-bois

s’élève la multitude famélique

des araignées géantes
figées
par le flambant-neuf des sortilèges

on a lutté ici
on s’est serré les coudes

mais la mémoire
déjà
s’envole

et les bassins d’eau rouille
les allées noires
les brèches
racontent d’autres histoires

aux enfants
surgis

venus ensemble frotter leurs rêves
à l’inclémence des temps écoulés

cherchant
depuis les hauteurs fracturées
à porter ailleurs le regard
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Antoine Choplin,  Les cargos glissent à l’horizon des rues
Éditions Cénomane, 2012
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René-Guy Cadou ~ Poésie la vie entière

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ODEUR DU JOUR

Je serai là
J’attendrai
La poitrine écartée de tes mains et de tes ronces
Le front toujours tranché par un rayon nouveau

Maintenant la maison s’en va à la dérive
La table a des remous et des reflets d’eau vive
La lampe descendue aiguise le matin
Tout est clair
On entend ton nom sur le chemin
Les yeux changent de face

Plus près de moi se lève
Une ombre douce et nue
Le soleil fait la roue

La houle diminue
Six heures
Au pied du lit
Une tête inconnue.

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SOIE NATURELLE

Prunelles graminées
Robes de blanche écorce
Eaux calmes
Pilotis d’un ciel imaginé

J’octobre dans la ville ouverte
Où je suis né

Croix peinte de rosée
Fenêtre qui supporte
Et mon corps
Et l’élan de ces mains retardées
Efface les silos de lune sous la porte

Ô soleil épagneul allongé sur la terre
Que tu sois
Pour la langue épaisse des meulières
Et jusque dans le cœur ahurissant des blés.

Ce matin ma maison s’est levée la première.

René-Guy Cadou, Le grand élan , La vie rêvée
Poésie La vie entière – Œuvres Poétiques Complètes, Seghers, 2001

 

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LES SECRETS DE L’ÉCRITURE

Je n’écris pas pour quelques-uns retirés sous la lampe
Ni pour les habitués d’une cité lacustre
Pour l’écolier attentif à son cœur
Non plus pour cet enfant paresseux qui sommeille
Entre mes bras depuis cent ans
Mais pour cet homme qui dépassé par l’orage
N’entend pas la rumeur terrestre de son sang
Ni l’herbe le flatter doucement au visage
J’écris pour divulguer ce qui vient des saisons
La neige pure ainsi qu’une main féminine
Et le pollen éparpillé sur les gazons
Aussi l’agneau qui fait le calme des montagnes
J’écris pour dépasser la crue noire du temps
Tandis que les oiseaux et les fleurs me précèdent
À cette auberge au bord du ciel où les passants
Trouvent des couches étoilées et des vaisselles
Pleines de fruits et des soleils encourageants
Mais reste au fond de moi le plus clair de ma vie
Qui ne supporte pas le poids de la parole
Ces mots d’amour qui ne seront jamais écrits
Et la lumière de mon cœur toujours plus haute
Aveuglante comme une poignée de sel gris.

9 août 1944

René-Guy Cadou, Les visages de solitude
Poésie La vie entière – Œuvres Poétiques Complètes, Seghers, 2001

Tectoniques ~ Antoine Choplin

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sans-rien
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Sous la dolomie ocre
dans le chiffon des premiers plis

compagnon d’un nuage
de poussière sèche
j’arpente le labyrinthe de pisé
parmi les regards inaperçus

au nord
l’horizon se brouille

je pense à tout ce qui
par-delà les brumes chaudes
est criblé de vie

*

Dans le rien des Hauts-Plateaux
la ligne de chemin de fer
a le perçant de l’adolescent

elle fouille vers le sud
comme lui
dans la chair des mondes bâtis
à l’exact confin du désir
et de la colère

*

J’ai habité longtemps
la dernière maison
juste avant les déserts

j’ai attendu le jour
où d’entre toutes les soifs
celle dont souffrit Tantale
me deviendrait la moindre

et ce matin
voilà
je suis parti plus loin
parmi le sable
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Antoine Choplin, Tectoniques
Le Réalgar, coll. L’Orpiment, 2016 –  Dessins de Corinne Penin

 

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Des frégates merveilleuses ~ Joël Cornuault

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Photo © Alberto Bresciani

 

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Il y avait lucioles sous roche,
prunelle,
quand je t’ai rencontrée.

Tu penses
si j’accourais
fouette cocher,
menus flocons,
petit braquet.

J’accourais
poète fou
pour laper tes poupes,
lécher ta nacre,
tes méandres,
tes ors
pour vider tes ports
de leurs fonds
à bride abattue.

[…]

Joël Cornuault, Des frégates merveilleuses,
Le Phare du Cousseix éditions, 2016

 

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À ~ Laurent Albarracin

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À son silence on reconnaît la qualité d’un bruit
à sa plage de lumière où il échoue
à son épave ouverte comme un paquet
et aux mains nues qui le décortiquent
pour ne savoir qu’en faire
suspendues qu’elles sont au cœur arrêté
et dont elles sont les muettes antennes

*

      […]

*

Au hasard sûr travaillent les abeilles
à l’empirique et au meilleur
au butin de l’errance magnifique
au vagabondage et à l’estime
au nez des fleurs, au gré des graines
à la dispersion et au miel
à la certitude des choses rencontrées
aux azalées, à l’alizé, à l’or des aléas

*

     […]

*

À même enseigne sont choses et êtres
à même auberge vacante qu’il faut nourrir
de l’incessant passage de l’une à l’autre
comme si ce qui est n’était plein
que de ce qu’on y met d’eau et de moulin
de four et de rivière
et n’était enfin que le chemin
qu’on emprunte pour tout lui rendre

 

Laurent Albarracin,  À  [Le Réalgar, 2017]
Dessins de Jean-Pierre Paraggio 

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► Note de lecture sur Poezibao, par P. Vinclair